"Depuis le sommet du Pan de Azucar jusqu'au Picacho, avec leurs plumes noires, avec leurs âmes limpides, les charognards survolent la vallée et ils sont, dans l'état actuel des choses, la meilleure preuve que j'aie de l'existence de Dieu."
Na. Prends toi ça dans la goule. Fernando Vallejo, dans la Vierge des Tueurs est amoureux d'un sicaire (un jeune tueur à gages des Communes de Medellin) et ça cogne, ça bute, ça râle et c'est bien fait pour leur gueule. Et quand on perd tout ce qu'on aime, y'a plus qu'à gueuler. Et quand on a rien à aimer, y'a plus qu'à tirer. On vous a jamais dit que ça serait joli.
Fernando est furieux. On l'aura compris. On n'est pas chez Frederico. Y'a que des balles qui volent. Et même les oiseaux s'en prennent. Pour le reste, on patauge dans la boue noire de la misère urbaine.
Mais Fernando a la grâce des charognards. Il a l'âme limpide de ceux qui savent aimer. Fernando écrit chaque mot avec le coeur gonflé de trop de beauté dont personne ne veut, ça le rend fou.
Du coup, je me suis contentée de les suivre dans les rues de Medellin, lui et son insolent tueur (des yeux à se damner)(qu'il ne vaut mieux pas croiser d'ailleurs), j'avais trop peur de m'en prendre une, ça n'aurait pas raté, faut pas les faire chier, les deux amoureux. Et même sans les faire chier, on sait pas, des fois, une balle est si vite tirée. Mais bien planquée sous ma couette, en sioux, avec le râle obsédant de Fernando qui me rongeait le crâne, j'ai fait un sacré voyage. Un genre de shoot même qu'on en redemande. C'est balaud, pour une fois que je vous parlais d'un bouquin de moins de 300 pages... Et ben, quand c'est beau, c'est trop court. Mais j'ai vérifié, Fernando avait de quoi gueuler, y'en a d'autres.
Vous savez quoi m'offrir maintenant. Et s'ils ne sont pas traduits, vous savez ce qu'il vous reste à faire.
Sinon, je tire.
jeudi 14 mai 2015
samedi 18 avril 2015
Le somptueux journal d'un officier de la Wehrmacht
De 1941 à 1945, je me suis promenée en compagnie d'Ernst Jünger dans le Paris occupé et sur le front Russe. C'était divin. Mais comme c'était il y a longtemps et que ça fait 775 pages et que j'en ai corné la moitié, ça m'a pris du temps pour revenir. Mais j'entends encore le bruit des bombes et des bouchons de Champagne. Et je m'endors encore en entendant la douce voix de mon capitaine allemand qui me raconte la chasse aux papillons : "Dans ce profond complexe d'enfers et de
paradis, où l’œil ne parviendra pas davantage à démêler les
détails heureux ou douloureux que s'il tentait de déchiffrer
l'entrelacs chatoyant d'un îlot de forêt vierge, notre planète
ouvre à l'esprit un spectacle d'un ordre fabuleux."
Voilà. Je vous présente Ernst. Il est à mi-chemin entre Visconti et Terence Malick. Il tombe en extase devant un pawlowia place des Ternes et en trois pages, il te retourne le cerveau, il te chavire le coeur et il te sert une verveine en réajustant son uniforme (ses bottes sont toujours impeccables).
Mais n'allez pas croire que je me pâme pour l'alter ego de Benoît 6, que nenni ! Ernst, c'est pas le dernier à la déconne et quand il finit son service et qu'on se retrouve en bonne compagnie à la Tour d'Argent (ben oui, faut savoir choisir ses amis en 1941), il s'en paye une bonne tranche, le filou.
On commence doucement avec quelques anecdotes croustillantes, car, quand on y pense, "le puissant esprit de
cabotinage (...) redonne un souffle artificiel à des temps révolus,
à des cultures mortes, les amenant à se mouvoir tels des cadavres
que l'on évoque". Vous savez ? C'est ce genre de type qui a toujours un truc pertinent à dire même quand on parle de Trierweiller. Mais passons au Bourgogne, je vous prie. Et surveillez ce que vous dites, parce que Ernst et sa répartie, ça canarde comme à Dresde : "Pour vivre, disait-il, il faut
travailler, seuls les fainéants meurent jeunes. Je suis d'avis,
quant à moi, que pour vivre vieux, il faut rester jeune". C'est là que la soirée bascule.
"L'heure du crépuscule – la nuit
s'annonce comme une marée qui, presque imperceptible encore, envoie
dans un murmure ses premières vagues en éclaireurs. Des êtres
singuliers surgissent avec elle. C'est l'heure où les hiboux
apprêtent leurs ailes et les lépreux vont dans les rues."
"C'est que la souffrance, là, n'existe
pas. C'est peut-être la vertu suprême de l'opium : stimuler la
force créatrice propre à l'esprit, l'imagination, de telle sorte
qu'elle édifie pour soi-seul des châteaux enchantés ;
derrière leurs créneaux, on n'éprouve aucune frayeur à perdre les
royaumes d'ici-bas, brumes et marécages. L'âme se crée à soi-même
les degrés par où rentrer dans la mort." (tu fais tourner la pipe, Ernst ?)
"(…) l'attirance souvent irrésistible
de l'alcool n'est pas due à la jouissance physique qu'il procure,
mais à sa force mystique. Aussi n'est ce pas par dépravation que
l'infortuné a recours à lui, mais parce qu'il a faim de puissance
spirituelle. La boisson (...) le mène des lisières du réel
jusqu'en son atelier profond. Pour nombre d'hommes, l'étroite zone
où ils peuvent respirer un souffle de l'infini se situe aux limites
de l'ivresse. Voilà pourquoi se trompent gravement ceux qui veulent
combattre l'ivrognerie comme une sorte de gloutonnerie portant sur
les liquides."
De même l'éther et le protoxyde
d'azote sont mentionnés comme clefs ouvrant à une clairvoyance
mystique." Ernst, on y va ? Le taxi est en bas.
Mais deux heures plus tard, c'est l'orgie au quartier général de Vincennes :
"Comme l'air était criblé d'une pluie
dense et tiède, et je voyais le fenouil dans une merveilleuse
fraîcheur (en des réseaux d'une extrême finesse, comme en des
veines d'émeraude, la sève verte circulait). La vie intime de la
plante devenait visible. Ce furent peut être là les instants les
plus sublimes en ce monde, plus comblants que l'étreinte de belles
femmes (ceux où je me penchais sur un tel miracle de vie". (Ernst, arrête, ils te suivent pas, là, viens, on va se coucher)
Ernst, l'homme qui faisait l'amour aux fenouils. Viva la vida loca à la Wehrmacht. Oh ! Eh ! C'est facile de juger, j'aimerai bien vous y voir, vous, quand votre chef s'appelle Hitler (ou Kniébolo, peu importe) et qu'il a décidé de tout casser comme un gosse sous speed. Et c'est vrai qu'Ernst et moi, on est pas d'accord sur tout, loin s'en faut. Mais c'est pas le genre à détenir la vérité. Et puis, il sait bien, lui, qu'ils vont la perdre la guerre. Comme tout le monde. Parce qu'il sait bien, lui, qui va la gagner. Et y'a pas de quoi crier victoire...
"On voit, en pareille occasion, ce que
les hommes peuvent contenir à l'état de germe : le tyran, par
exemple, dans le petit comptable, le tueur en série dans le ridicule
m'as-tu-vu. Le spectacle est rare étant donné qu'il faut des
circonstances insolites pour que ces germes se développent. Chose
étrange aussi, que de retrouver des ratés et des littérateurs,
dont on se rappelle encore les confuses élucubrations nocturnes, à
l'état de maîtres et de dominateurs, obéis avant même d'ouvrir la
bouche. Parfois, les rêves qui sont justement les plus flous
deviennent aussi la réalité. Du moins Sancho Pança, gouverneur de
Barataria, ne se prenait-il pas au sérieux – c'est ce qui plaît
en lui."
"La cruauté des temps modernes,
disait-il, est unique dans la mesure où elle cesse de croire à
quelque chose d'indestructible en l'homme, et veut, par conséquent,
au contraire par exemple de l'Inquisition, l'effacer et le supprimer
totalement et à jamais."
"Ce type d'homme est sans doute d'un nouveau
genre, ou du moins il est nouveau par rapport au XIXème siècle.
L'avantage qu'indubitablement ils possèdent est entièrement
négatif, et consiste en ceci qu'ils ont rejeté plus tôt que la
plupart des autres le bagage moral, et introduit dans la politique
les lois de la technique mécanique. Mais cette avance est rattrapée
– non point sans doute par l'homme moral, lequel leur est
nécessairement inférieur pour ce qui est de l'usage effréné de la
violence, mais bien par leurs pareils qui ont suivi leurs leçons. Le
dernier des imbéciles finit par se dire : « Du moment
qu'il prétend se moquer de tout, pourquoi exige-t-il qu'on le
respecte, lui ? »
Voilà pourquoi c'est une erreur
d'espérer que la religion et l'esprit religieux rétabliront
l'ordre. Les manifestations zoologiques se situent sur le plan
zoologique, et les démoniaques sur celui de la démonologie
(autrement dit, le requin est saisi par la pieuvre, et le diable par
Belzébuth)."
Au sujet d'allemands qui ont tué
800 aliénés pour récupérer l'asile et en faire un laboratoire : "Un tel
trait trahit bien la tendance du technicien à remplacer la morale
par l'hygiène, de même qu'il remplace la vérité par la
propagande."
"Les doctrines exclusivement économiques
doivent nécessairement mener au cannibalisme."
S'ils écrivaient comme ça dans Le Monde, je m'intéresserais à l'actualité.
Avec Ernst, on n'a pas arrêté. On a rencontré Picasso, Braque et Cocteau (Céline aussi mais il n'en ressort pas grandi, je vous préviens). Il m'a raconté
l'histoire du pet le plus funeste de l'histoire universelle.J'ai découvert quelle joie il y a parfois à tout perdre, comment régir face à la bêtise, la différence entre un Anglais et un Prussien, j'ai pris des cours de stylistique, j'ai trouvé un pitch de roman toutes les dix pages, j'ai appris l'histoire de la seconde guerre vue des coulisses allemandes, j'ai trouvé le titre de mon prochain roman ("Nostalgie de la distillation"). Et si vous le lisez, vous tomberez peut-être vous aussi sur votre plus belle phrase de tout l'univers, celle qui vous fera presque vomir d'émotions à chaque, mais à chaque fois que vous la lirez (et vous ne saurez jamais pourquoi) :
"Il faut bien savoir ce que le monde
peut offrir, pour ne pas capituler à la légère."
Et ça tombe bien, parce que les journaux parisiens de Ernst Jünger, c'est le monde en 700 pages d'une beauté à pleurer.
PS : Toutes les images viennent de là : http://miloserdie.tumblr.com/ (parce qu'Internet sans la Russie, c'est comme Hitler sans Stalingrad, ça serait moins rigolo)
PS : Toutes les images viennent de là : http://miloserdie.tumblr.com/ (parce qu'Internet sans la Russie, c'est comme Hitler sans Stalingrad, ça serait moins rigolo)
dimanche 25 janvier 2015
"Pourtant la manière dont nous ratons notre vie, c'est notre vie" Randall Jarrell
(Randall, je connaissais pas, il a l'air cool, c'est un poète du sud des Etats-Unis et il était dépressif, tout ce qu'on aime au blog. Cette phrase est en exergue de "Les cent derniers jours" de Patrick McGuinness dont on cause ici)(et non Patrick McMurphy comme j'ai dit précédemment... Woa woa woa ! C'est bon, hein! C'est jamais tout que des stout de pub irlandais au final).
Après Belfast, je vous emmène à Bucarest. On ne parlera pas de l'auteur, j'y peux rien, y'a des livres où je papote avec l'auteur et y'a des livres où il est pas là, je ne sais pas, c'est peut-être ça la question du style. Mais j'ai quand même envie de parler de ce bouquin : il y a vraiment une façon de raconter la vie en Roumanie à ce moment-là qui m'a accrochée. En lisant ce bouquin, j'essayais d'écrire sur mon travail, l'ambiance, les chefs, le ridicule de tout un tas de situations et ce livre me donnait un angle vraiment rigolo, or c'est vraiment dur de rigoler avec le médiocre et l'ennui.
Je ne suis pas en train de dire que la Roumanie à l'époque, c'était le cirque Zavatta, ni que ma vie est celle d'un ouvrier au temps de Ceausescu, je dis juste qu'une histoire éclaire toujours sous un certain angle une autre histoire.
C'est qu'il y a une part tellement forte de ridicule dans la mise en scène du pouvoir, je ne m'en lasse pas : ça commence par ces voitures aux vitres teintées qui traversent la ville à toute allure jusqu'à ces vastes rassemblements forcés où tout le monde doit rester debout à faire mine d'écouter les discours les plus ennuyeux de l'univers. On est entre le rire et les larmes, parce que derrière l'absurde et l'abrutissement, il y a l'abus et la souffrance. Voilà. Il est donc ici question de pouvoir arbitraire, de totalitarisme et de ce que c'est que de vivre en-dessous :"Oui, mon enfance avait été une bonne préparation au totalitarisme : apprendre à savourer les petites permissions, à ne pas attiser l'esprit de revanche ni l'amertume paternelle. Ce n'est pas tout le monde qui choisit la Roumanie de Ceausescu pour faire sa première expérience de la liberté."
A propos de la surveillance permanente : Patrick raconte qu'après avoir réalisé qu'il était sur écoute, suivi dans la rue (comme quasiment tout le monde à cette époque), il s'est mis à se surveiller lui même, en train de se faire un café, de prendre sa douche, etc. "La surveillance a cet effet : on cesse d'être soi pour vivre à côté de soi. La nature humaine ne peut être changée, mais on peut l'amener à un degré de conscience qui la dénature. Ainsi, je projetais sur la rue indifférente le sentiment de culpabilité et de dissimulation qui m'avait soudain envahi."
A propos de la persécution : "La première loi d'une bonne purge, c'est qu'elle doit être aléatoire; la deuxième c'est qu'elle doit aboutir à une promotion qui dresse les prétendants les uns contre les autres pour qu'ils ne se retournent pas contre le système; la troisième c'est que les gens doivent user plus d'énergie à tenter de comprendre la raison d'une éviction qu'à protester contre son injustice."
A propos de la propagande : "s'ils y croyaient, ils seraient idiots, mais au moins ils croiraient à quelque chose. Leur capacité à croire serait toujours là, toujours utilisée, pas en train de crever, bouffée par l'ironie et le cynisme."
A propos de la dépression qui s'immisce en chacun : "On vous donnait la solitude à la place de la vie privée, la foule au lieu de la communauté, la reproduction en guise de sexualité."
A propos des dictateurs et de leur entourage : Ceausescu était entouré de brutes, de frustrés, de fascistes persécuteurs de Juifs, etc. "On prétend que l'Histoire fait les gens qui font l'Histoire... viendra l'heure, viendra l'homme, et toutes ces conneries. Tu parles. L'Histoire rampe sur le ventre et chope des parasites..."
A propos de l'idéologie/la justification : "Selon Marx, l'Histoire est une grande force animée par la logique et la nécessité, à laquelle on peut se préparer et que l'on peut enfourcher, mais que l'on ne peut précipiter. [...] Comme la religion qui autrefois promettait compensation et récompense dans l'au-delà, le marxisme nous offrait un perpétuel prélude en guise de vie. Il était courant d'invoquer le long terme ici [...] mais l'Histoire n'avait pas de plan à long terme pour ces gens-là. Elle n'était pas en train de résoudre ses noeuds dialectiques sur plusieurs générations afin de parfaire les conditions de son accomplissement. C'était l'Histoire-chronomètre : on l'entendait dans leur dos, qui mesurait le temps qu'il leur restait."
(éclairant, non ?)
Il y a un personnage qui prend vraiment de la matière et de la présence, c'est Léo, splendide mondain alcoolique, roi de l'embrouille un tantinet misanthrope et dépressif, mais acharné désespéré et drôlissime, bref, ma came. Apparemment, il avait été beau et promis au plus bel avenir mais "Rien à voir avec le Leo dont les traits fondaient et s'estompaient, les joues flasques et l'air décadent, tantôt fin gourmet et amateur de bons vins, tantôt dépravé qui avalait le jus de caniveau cul sec : le Leo d'aujourd'hui dont la vie n'était que péripéties secondaires, sans intrigue principale." Ce qui m'amène à réaliser deux choses : ce qui fait un bon personnage et le fait que, personnellement, dans la vraie vie comme dans la fiction, je trouve les intrigues secondaires beaucoup plus captivantes que la principale (Bisous les séries).
Mais continuons sur Léo (c'est avec lui évidemment que j'ai envie de m'arsouiller le groin) : "Pour Leo, le plus grand crime que l'on puisse commettre en société était de l'entraîner dans une discussion sérieuse".
Leo a aussi ce truc unique : il est adepte d'animisme urbain. Tout ce que Ceausescu a pu détruire dans la ville est documenté par Leo, il y sent des présences, il parcourt la ville avec des plans qui datent de plusieurs décennies (c'est avec lui évidemment que j'ai envie de faire du vaudou).
Enfin, au sujet de l'inaction, thème qui nous émeut toujours beaucoup ici au blog, ces lignes proprement scandaleuses (d'autant plus qu'elles sortent de la bouche d'un diplomate)(hihi) : "Jeune homme, il y a deux sortes de problèmes diplomatiques : les petits et les grands. Les petits se résoudront d'eux-mêmes et vous n'aurez aucune prise sur les grands. Les réelles difficultés qu'il vous faudra surmonter viendront de la tentation d'agir. Il s'agira d'y résister noblement : c'est ainsi que vous ferez vos preuves." et celle-ci : "Mais mes erreurs m'apprenaient seulement à en commettre d'autres en connaissance de cause. Chez moi, la prise de conscience n'était jamais qu'une inertie lucide."
Pour les images, bisous et crédits à http://www.imposetonanonymat.com/ (attention, âmes sensibles, je vous aurai prévenues) et à http://fl4nders.tumblr.com/
Après Belfast, je vous emmène à Bucarest. On ne parlera pas de l'auteur, j'y peux rien, y'a des livres où je papote avec l'auteur et y'a des livres où il est pas là, je ne sais pas, c'est peut-être ça la question du style. Mais j'ai quand même envie de parler de ce bouquin : il y a vraiment une façon de raconter la vie en Roumanie à ce moment-là qui m'a accrochée. En lisant ce bouquin, j'essayais d'écrire sur mon travail, l'ambiance, les chefs, le ridicule de tout un tas de situations et ce livre me donnait un angle vraiment rigolo, or c'est vraiment dur de rigoler avec le médiocre et l'ennui.
Je ne suis pas en train de dire que la Roumanie à l'époque, c'était le cirque Zavatta, ni que ma vie est celle d'un ouvrier au temps de Ceausescu, je dis juste qu'une histoire éclaire toujours sous un certain angle une autre histoire.
C'est qu'il y a une part tellement forte de ridicule dans la mise en scène du pouvoir, je ne m'en lasse pas : ça commence par ces voitures aux vitres teintées qui traversent la ville à toute allure jusqu'à ces vastes rassemblements forcés où tout le monde doit rester debout à faire mine d'écouter les discours les plus ennuyeux de l'univers. On est entre le rire et les larmes, parce que derrière l'absurde et l'abrutissement, il y a l'abus et la souffrance. Voilà. Il est donc ici question de pouvoir arbitraire, de totalitarisme et de ce que c'est que de vivre en-dessous :"Oui, mon enfance avait été une bonne préparation au totalitarisme : apprendre à savourer les petites permissions, à ne pas attiser l'esprit de revanche ni l'amertume paternelle. Ce n'est pas tout le monde qui choisit la Roumanie de Ceausescu pour faire sa première expérience de la liberté."
A propos de la surveillance permanente : Patrick raconte qu'après avoir réalisé qu'il était sur écoute, suivi dans la rue (comme quasiment tout le monde à cette époque), il s'est mis à se surveiller lui même, en train de se faire un café, de prendre sa douche, etc. "La surveillance a cet effet : on cesse d'être soi pour vivre à côté de soi. La nature humaine ne peut être changée, mais on peut l'amener à un degré de conscience qui la dénature. Ainsi, je projetais sur la rue indifférente le sentiment de culpabilité et de dissimulation qui m'avait soudain envahi."
A propos de la persécution : "La première loi d'une bonne purge, c'est qu'elle doit être aléatoire; la deuxième c'est qu'elle doit aboutir à une promotion qui dresse les prétendants les uns contre les autres pour qu'ils ne se retournent pas contre le système; la troisième c'est que les gens doivent user plus d'énergie à tenter de comprendre la raison d'une éviction qu'à protester contre son injustice."
A propos de la propagande : "s'ils y croyaient, ils seraient idiots, mais au moins ils croiraient à quelque chose. Leur capacité à croire serait toujours là, toujours utilisée, pas en train de crever, bouffée par l'ironie et le cynisme."
A propos de la dépression qui s'immisce en chacun : "On vous donnait la solitude à la place de la vie privée, la foule au lieu de la communauté, la reproduction en guise de sexualité."
A propos des dictateurs et de leur entourage : Ceausescu était entouré de brutes, de frustrés, de fascistes persécuteurs de Juifs, etc. "On prétend que l'Histoire fait les gens qui font l'Histoire... viendra l'heure, viendra l'homme, et toutes ces conneries. Tu parles. L'Histoire rampe sur le ventre et chope des parasites..."
A propos de l'idéologie/la justification : "Selon Marx, l'Histoire est une grande force animée par la logique et la nécessité, à laquelle on peut se préparer et que l'on peut enfourcher, mais que l'on ne peut précipiter. [...] Comme la religion qui autrefois promettait compensation et récompense dans l'au-delà, le marxisme nous offrait un perpétuel prélude en guise de vie. Il était courant d'invoquer le long terme ici [...] mais l'Histoire n'avait pas de plan à long terme pour ces gens-là. Elle n'était pas en train de résoudre ses noeuds dialectiques sur plusieurs générations afin de parfaire les conditions de son accomplissement. C'était l'Histoire-chronomètre : on l'entendait dans leur dos, qui mesurait le temps qu'il leur restait."
(éclairant, non ?)
Il y a un personnage qui prend vraiment de la matière et de la présence, c'est Léo, splendide mondain alcoolique, roi de l'embrouille un tantinet misanthrope et dépressif, mais acharné désespéré et drôlissime, bref, ma came. Apparemment, il avait été beau et promis au plus bel avenir mais "Rien à voir avec le Leo dont les traits fondaient et s'estompaient, les joues flasques et l'air décadent, tantôt fin gourmet et amateur de bons vins, tantôt dépravé qui avalait le jus de caniveau cul sec : le Leo d'aujourd'hui dont la vie n'était que péripéties secondaires, sans intrigue principale." Ce qui m'amène à réaliser deux choses : ce qui fait un bon personnage et le fait que, personnellement, dans la vraie vie comme dans la fiction, je trouve les intrigues secondaires beaucoup plus captivantes que la principale (Bisous les séries).
Mais continuons sur Léo (c'est avec lui évidemment que j'ai envie de m'arsouiller le groin) : "Pour Leo, le plus grand crime que l'on puisse commettre en société était de l'entraîner dans une discussion sérieuse".
Leo a aussi ce truc unique : il est adepte d'animisme urbain. Tout ce que Ceausescu a pu détruire dans la ville est documenté par Leo, il y sent des présences, il parcourt la ville avec des plans qui datent de plusieurs décennies (c'est avec lui évidemment que j'ai envie de faire du vaudou).
Enfin, au sujet de l'inaction, thème qui nous émeut toujours beaucoup ici au blog, ces lignes proprement scandaleuses (d'autant plus qu'elles sortent de la bouche d'un diplomate)(hihi) : "Jeune homme, il y a deux sortes de problèmes diplomatiques : les petits et les grands. Les petits se résoudront d'eux-mêmes et vous n'aurez aucune prise sur les grands. Les réelles difficultés qu'il vous faudra surmonter viendront de la tentation d'agir. Il s'agira d'y résister noblement : c'est ainsi que vous ferez vos preuves." et celle-ci : "Mais mes erreurs m'apprenaient seulement à en commettre d'autres en connaissance de cause. Chez moi, la prise de conscience n'était jamais qu'une inertie lucide."
Pour les images, bisous et crédits à http://www.imposetonanonymat.com/ (attention, âmes sensibles, je vous aurai prévenues) et à http://fl4nders.tumblr.com/
samedi 13 décembre 2014
L'amant de Lady Chatterley, DH Lawrence (dit DH)
Pour compenser la belle gueule irlandaise, je vous propose aujourd'hui de parler d'un anglais pédé et mort, ça nous calmera les muqueuses à tous (bon, en vrai, il était pas vraiment ou bien un peu pédé, ou moitié moitié, un genre de bi, un peu comme Virginia Woolf, qui était un peu pédé aussi mais pas que). Je parle ici du sosie de Lambert Wilson, j'ai nommé DH Lawrence.
Nous retrouvons ici cette délicieuse coutume anglaise qui consiste à appeler les gens par la première lettre de leur prénom (oui, et dans Gossip Girl aussi, xoxo). Pour ne pas le contrarier, nous l'appellerons donc DH et il nous appellera AL, on va pas faire de manière et puis c'est l'heure du thé (ah oui, parce que DH, c'est pas un qui carbure à la picole, à peine un petit fond de Sherry Brandy le soir après le dîner). Nous citerons principalement le bouquin sus-dit. On a su lire Fils et Amants mais on n'a pas corné à l'époque, on va pas se le refaire (sa mère risquerait de tirer la gueule).
Alors, DH, ce qui lui plaît most of all, c'est la nature, les myosotis dans les poils de couilles, la rosée du matin, les gros culs et l'explosion spontanée du bourgeon au printemps. Perso, je vais le mettre dans la même case que Tolkien (parce que je refais l'histoire de la littérature anglaise si ça me chante), à cause que pour lui aussi, l'industrie, le monde moderne et tout le pataquès du progrès scientifique, c'est grave Mordor (mais si, le borgne en forme de montagne qui fume tellement qu'il parle comme Amanda Lear). Sinon, aussi, il était pote avec Aldous Huxley (ils s'échangeaient leur marque de brillantine en se promenant dans le parc après le déjeûner), le type du Meilleur des Mondes (mais si, avec les gonzesses qui sont toutes pneumatiques) alors vraiment, l'industrie, le capital et les communistes, ça lui fout la haine. Et moi, dès qu'on casse du chantre de la productivité, je clap clap clap.
DH, il préfère faire l'amour dans les bruyères devant des poussins. Il pense que y'a un moment, faut arrêter de penser car à trop causer, on finit par dire des conneries, alors que se mettre des gens dans le cul, sûr que ça peut pas être une connerie. Y'a pas à avoir mauvaise conscience parce qu'"il savait que la conscience n'est, le plus souvent, que la peur de la société ou la peur de soi-même."
D'ailleurs, et là, moi je le recolle à côté de Tolkien au fond à gauche, il a un peu ce truc de divinité païenne, JRR, il aimait bien les vieilles histoires et les vieux dieux qui se tapaient les vieilles déesses, ou les elfes, c'est pareil franchement, et DH, lui, il est pas loin de se prosterner devant le dieu zizi (qu'il appelle Phallos ou pour les intimes Sir John Thomas)(la chatte, elle, c'est direct Lady Jane, elle a pas droit à un nom de scène en latin). Bon, et comme vous le savez, au blog, les multi déistes, on kiffe.
Quotons : "Non, mon coeur est aussi inerte qu'une pomme de terre, mon pénis pend et ne lève jamais la tête, j'aimerais mieux le couper net que de dire "merde" devant ma mère ou ma tante, qui sont de vraies dames, remarquez le bien; et je ne suis pas réellement intelligent. Je ne suis qu'un adepte de la vie mentale. [...] Le pénis lève la tête et dit bonjour à toute personne vraiment intelligente. Renoir disait qu'il peignait des tableaux avec son pénis; et c'était vrai, et quels tableaux ! Je voudrais bien faire quelque chose avec le mien." (plutôt bidonnant, DH, pour un type qui boit que du thé, non ?)
Et pour ceux qui seraient curieux d'en savoir plus, ça voudrait dire que Renoir, il sait faire ça avec son zguègue :
Alors, les féministes à l'époque ne seront pas d'accord avec nous, mais comme on ne cherche pas à avoir raison au blog, c'est pas grave, toujours est-il qu'on trouve que DH, il sait faire dire des trucs aux gonzesses, je veux dire, pour un type de son époque, c'est tout de même grande classe, on en connaît dans les hémicycles qui sauraient en prendre de la graine, et ils sont pas encore morts, eux. Juste un quote pour illustrer : "Je veux dire que, sauf par vous, je ne suis absolument rien. Je vis pour vous et pour votre avenir. Je ne suis rien par moi-même.' Constance l'écoutait, avec toujours plus de contrariété et de répulsion. Ce qu'il disait était une des abominables demi-vérités qui empoisonnent l'existence humaine. Un homme dans son bon sens pourrait-il dire de telles choses à une femme ? [...] Quel homme doué d'une parcelle d'honneur mettrait sur le dos d'une femme cet abominable fardeau de responsabilité, et la laisserait là, dans le vide ?" (Merci DH)
On l'aime bien aussi quand, dans la préface, il se fout de la gueule de Jonathan Swift (Gulliver et les minipousses, tu sais ?) qui dans un poème désespéré à propos de sa meuf Celia, réalisait dans un spasme d'horreur qu'elle chiait. Alors, ça, DH, ça le fait s'écrouler de rire très fort.
D'ailleurs, là, je vais vous citer son essai Pornographie et Obscénité, parce que ce passage à propos de la censure du cul, il fait du bien comme un bon gros caca, vous allez voir :
"Nous nageons, je le répète, en pleine idiotie. Si le mensonge de la pureté et du ce-que-vous-savez dure encore un peu, la masse de la société deviendra idiote pour de bon : idiote et dangereuse sur ce sujet. Car le public n'est jamais constitué que d'individus. Chaque individu est pourvu d'un sexe, est rivé à son sexe. Si, à force de pureté et de vilains petits secrets, on condamne chaque individu à la masturbation et à l'auto-enfermement, et si on le maintient dans cet état, on produira une société d'idiotie généralisée. Car la masturbation et l'auto-enfermement produisent des idiots. Peut-être quand nous serons tous idiots, ne nous en apercevrons-nous plus."
Et quand il est colère, DH, il sait bien insulter les gens (et ça lui est arrivé pas mal, vu que les censeurs lui ont bien cassé les nouilles). Comme on vous l'a déjà dit, au blog, on trouve que la littérature sert à défoncer la gueule des casse-nouilles aussi, je quote : "Comme pour beaucoup d'insensés, on pouvait mesurer sa démence au nombre de choses dont il n'était pas conscient, aux grands espaces désertiques de sa conscience" (dans ta face, Clifford !). Et puis, il a des éclairs de génie :"La noblesse partait pour des lieux plus plaisants où elle pouvait dépenser son argent sans voir d'où lui venait cet argent." Et aussi, des fois, je sais pas, c'est comme des montées de théine, il s'emballe, à un moment par exemple, il se met à souhaiter que tous les hommes s'habillent en collant rouge avec une veste blanche qui y laisserait voir le cul. Même qu'il pense qu'à partir de là, les femmes pourront bien s'habiller comme elles veulent...
...
Je vous laisse finir la théière, David Herbert ?
Nous retrouvons ici cette délicieuse coutume anglaise qui consiste à appeler les gens par la première lettre de leur prénom (oui, et dans Gossip Girl aussi, xoxo). Pour ne pas le contrarier, nous l'appellerons donc DH et il nous appellera AL, on va pas faire de manière et puis c'est l'heure du thé (ah oui, parce que DH, c'est pas un qui carbure à la picole, à peine un petit fond de Sherry Brandy le soir après le dîner). Nous citerons principalement le bouquin sus-dit. On a su lire Fils et Amants mais on n'a pas corné à l'époque, on va pas se le refaire (sa mère risquerait de tirer la gueule).
Alors, DH, ce qui lui plaît most of all, c'est la nature, les myosotis dans les poils de couilles, la rosée du matin, les gros culs et l'explosion spontanée du bourgeon au printemps. Perso, je vais le mettre dans la même case que Tolkien (parce que je refais l'histoire de la littérature anglaise si ça me chante), à cause que pour lui aussi, l'industrie, le monde moderne et tout le pataquès du progrès scientifique, c'est grave Mordor (mais si, le borgne en forme de montagne qui fume tellement qu'il parle comme Amanda Lear). Sinon, aussi, il était pote avec Aldous Huxley (ils s'échangeaient leur marque de brillantine en se promenant dans le parc après le déjeûner), le type du Meilleur des Mondes (mais si, avec les gonzesses qui sont toutes pneumatiques) alors vraiment, l'industrie, le capital et les communistes, ça lui fout la haine. Et moi, dès qu'on casse du chantre de la productivité, je clap clap clap.
DH, il préfère faire l'amour dans les bruyères devant des poussins. Il pense que y'a un moment, faut arrêter de penser car à trop causer, on finit par dire des conneries, alors que se mettre des gens dans le cul, sûr que ça peut pas être une connerie. Y'a pas à avoir mauvaise conscience parce qu'"il savait que la conscience n'est, le plus souvent, que la peur de la société ou la peur de soi-même."
D'ailleurs, et là, moi je le recolle à côté de Tolkien au fond à gauche, il a un peu ce truc de divinité païenne, JRR, il aimait bien les vieilles histoires et les vieux dieux qui se tapaient les vieilles déesses, ou les elfes, c'est pareil franchement, et DH, lui, il est pas loin de se prosterner devant le dieu zizi (qu'il appelle Phallos ou pour les intimes Sir John Thomas)(la chatte, elle, c'est direct Lady Jane, elle a pas droit à un nom de scène en latin). Bon, et comme vous le savez, au blog, les multi déistes, on kiffe.
Quotons : "Non, mon coeur est aussi inerte qu'une pomme de terre, mon pénis pend et ne lève jamais la tête, j'aimerais mieux le couper net que de dire "merde" devant ma mère ou ma tante, qui sont de vraies dames, remarquez le bien; et je ne suis pas réellement intelligent. Je ne suis qu'un adepte de la vie mentale. [...] Le pénis lève la tête et dit bonjour à toute personne vraiment intelligente. Renoir disait qu'il peignait des tableaux avec son pénis; et c'était vrai, et quels tableaux ! Je voudrais bien faire quelque chose avec le mien." (plutôt bidonnant, DH, pour un type qui boit que du thé, non ?)
Et pour ceux qui seraient curieux d'en savoir plus, ça voudrait dire que Renoir, il sait faire ça avec son zguègue :
Alors, les féministes à l'époque ne seront pas d'accord avec nous, mais comme on ne cherche pas à avoir raison au blog, c'est pas grave, toujours est-il qu'on trouve que DH, il sait faire dire des trucs aux gonzesses, je veux dire, pour un type de son époque, c'est tout de même grande classe, on en connaît dans les hémicycles qui sauraient en prendre de la graine, et ils sont pas encore morts, eux. Juste un quote pour illustrer : "Je veux dire que, sauf par vous, je ne suis absolument rien. Je vis pour vous et pour votre avenir. Je ne suis rien par moi-même.' Constance l'écoutait, avec toujours plus de contrariété et de répulsion. Ce qu'il disait était une des abominables demi-vérités qui empoisonnent l'existence humaine. Un homme dans son bon sens pourrait-il dire de telles choses à une femme ? [...] Quel homme doué d'une parcelle d'honneur mettrait sur le dos d'une femme cet abominable fardeau de responsabilité, et la laisserait là, dans le vide ?" (Merci DH)
On l'aime bien aussi quand, dans la préface, il se fout de la gueule de Jonathan Swift (Gulliver et les minipousses, tu sais ?) qui dans un poème désespéré à propos de sa meuf Celia, réalisait dans un spasme d'horreur qu'elle chiait. Alors, ça, DH, ça le fait s'écrouler de rire très fort.
D'ailleurs, là, je vais vous citer son essai Pornographie et Obscénité, parce que ce passage à propos de la censure du cul, il fait du bien comme un bon gros caca, vous allez voir :
"Nous nageons, je le répète, en pleine idiotie. Si le mensonge de la pureté et du ce-que-vous-savez dure encore un peu, la masse de la société deviendra idiote pour de bon : idiote et dangereuse sur ce sujet. Car le public n'est jamais constitué que d'individus. Chaque individu est pourvu d'un sexe, est rivé à son sexe. Si, à force de pureté et de vilains petits secrets, on condamne chaque individu à la masturbation et à l'auto-enfermement, et si on le maintient dans cet état, on produira une société d'idiotie généralisée. Car la masturbation et l'auto-enfermement produisent des idiots. Peut-être quand nous serons tous idiots, ne nous en apercevrons-nous plus."
Et quand il est colère, DH, il sait bien insulter les gens (et ça lui est arrivé pas mal, vu que les censeurs lui ont bien cassé les nouilles). Comme on vous l'a déjà dit, au blog, on trouve que la littérature sert à défoncer la gueule des casse-nouilles aussi, je quote : "Comme pour beaucoup d'insensés, on pouvait mesurer sa démence au nombre de choses dont il n'était pas conscient, aux grands espaces désertiques de sa conscience" (dans ta face, Clifford !). Et puis, il a des éclairs de génie :"La noblesse partait pour des lieux plus plaisants où elle pouvait dépenser son argent sans voir d'où lui venait cet argent." Et aussi, des fois, je sais pas, c'est comme des montées de théine, il s'emballe, à un moment par exemple, il se met à souhaiter que tous les hommes s'habillent en collant rouge avec une veste blanche qui y laisserait voir le cul. Même qu'il pense qu'à partir de là, les femmes pourront bien s'habiller comme elles veulent...
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Je vous laisse finir la théière, David Herbert ?
mardi 9 décembre 2014
EUREKA STREET, de Robert McLiam Wilson (alias Bob)
Salut. On va faire un tour à Belfast ? Je te préviens, tu y poses un pied et 545 pages plus tard, tu veux plus jamais partir. C'est que ce bon vieux Bob, c'est un sorcier de pub, faut se méfier. Il commence tranquillou en contemplant son chat dans la lumière matinale : "J'ai cligné des yeux devant tous les oiseaux de Belfast dans l'immense ciel de Belfast. De l'autre côté de Lisburn Road, une minuscule femme de ménage a lancé quelques ordures par la porte du restaurant indien huppé. Une bande de chats a jailli de nulle part pour se mettre à table. J'ai reconnu le mien, il se défendait très bien face à ses congénères. C'était le gros sans testicules. J'ai songé à l'appeler pour son petit déjeûner, mais j'ai décidé de ne pas le déranger. Je n'aimais pas particulièrement mon chat. Il jouait un peu trop les putes."
(oh merde, je viens de chercher une photo de lui et au lieu de la salle vieille gueule de poivrot irlandais à laquelle je m'attendais, je tombe sur ça :
C'est quoi ce souk ? Si les bons écrivains au lieu d'être vieux, moches et morts, se mettent à avoir une belle gueule, je fais comment moi ??? Ah non. Mince. Même Levi-Strauss, il l'a dit, faut respecter les tabous ! On rêve pas de se taper un grand écrivain, voyons ! Foutue société de l'image...Y'a pas que du bon dans Intercannette... Je suis déçue, déçue, déçue... Et encore, je vous ai pas mis les plus belles... Enfoiré. Il vieillit même bien.)(bon, reprenons)(je vais ignorer cette information).
Une fois la balade dans Belfast achevée (qu'est ce que vous croyez ?)(que je vais vous refiler ses adresses ?)(c'est pas un blog style life ici), on est allé au pub et il a commencé à me présenter tout un tas de gens et en matière de présentation, Bob, il maîtrise, une vraie machine à faire payer des tournées.
Le père de Chuckie, d'abord (pour Chuckie, faudra lire le livre, c'est un type complexe, il a besoin de volume)(mais quelqu'un d'extrêmement important, attention) : "Pendant deux longues années, il refusa d'épouser la mère de Chuckie, dont il planta alors la graine. Il finit par l'épouser le jour du premier anniversaire de son fils. Ensuite, fatigué de l'opprobre des Lurgan et finalement exaspéré par la collection des portraits de pop stars années soixante de son épouse, il prit la poudre d'escampette, laissant derrière lui l'impression tenace qu'à défaut de se suicider il était parti pour l'Idaho." Voilà pour les absents.
Ensuite, il y a Max, la copine de Chuckie (je vous l'ai dit, c'est quelqu'un d'important) : "Grande mais dotée de tout ce qu'il fallait, elle arborait la saine chevelure des Américaines et ces dents yankees qui scintillent comme des bijoux. En la regardant, on comprenait comment on aurait dû vivre." (si tu comprends pas, c'est que t'as jamais vu d'Américains de la télé ni de publicités. Et c'est pas possible)(ou alors tu es mort depuis longtemps mais alors qu'est ce que tu fous ici ???). Grâce à Max, vous découvrirez la notion de rixe de pub post-moderne (ah oui, faut savoir que boire des bières avec Bob, ça finit en baston, c'est un rituel)(faut partir tant qu'il fait encore mine d'être content de son sort, après c'est foutu).
En parlant de Max, sa mère, elle paye aussi : "Mme Paxmeir était un fac-similé très approximatif de sa fille. Maigre et diaphane comme une feuille de papier à cigarette, elle arborait un sourire crispé par les coups de soleil et ses réticences. Malgré ses airs de dragon, Chuckie se trouva subjugué par son chic de présentatrice télé. On aurait juré que cette femme n'allait jamais aux toilettes." Alors, oui, c'est vrai, Bob, dès qu'il s'agit de l'Amérique et des Américains, il a la verve qui se dresse et qui cingle, pas désagréable. Sa description de New York avec tous ces gens qui singent les personnages des films comme un monde fictif inversé, c'est splendide, de grands enfants à qui on peut alors tout vendre.
Moi, j'veux qu'on m'en raconte encore des comme ça !
C'est un peu le problème de Bob d'ailleurs, comme il dit : "L'aura d'échec et de célibat que je dégageais provoquait ou encourageait peut-être leurs confidences. Mais il y a de quoi s'inquiéter quand trop de gens vous apprécient. L'affection des masses n'est pas toujours bon signe."
Il est pas prêt pour la télé-réalité, Bob, on serait tenter de chercher partout même pourquoi il n'a plus écrit de tel chef d'oeuvre. Mais faut pas se gâcher le plaisir, faut reprendre une pinte de Stout et tendre l'oreille parce que là, on va parler du monde extérieur, et on va pas se faire chier, Bob c'est pas Jean-Pierre Pernaut, attention :
"Faire des achats est la seule activité qui vous permette d'oublier que vous n'êtes pas en mesure de faire des achats." ça, c'est pour la rubrique économie. Passons à la politique.
"Oui, ai-je répondu à voix basse. J'ai un vrai problème avec la politique. J'ai étudié ce truc là. La politique, c'est comme les antibiotiques : un agent susceptible de tuer ou de blesser des organismes vivants. J'ai un gros problème avec ça."Je lui fais un bisou (7 en réalité) et je lui paye la prochaine tournée.
"La semaine précédente, Ronnie avait déclaré à Rajinder que pour lui les Noirs se ressemblaient tous. Le sourire de Rajinder avait été bien pâle. Je crois qu'il avait déjà entendu ce genre de remarque. Ce fut un moment affreux; néanmoins, pour être honnête avec Ronnie, j'ai dû reconnaître qu'à mes yeux aussi les Noirs se ressemblaient tous. Mais à dire vrai, les Blancs aussi se ressemblaient tous pour moi. A mes yeux, nous avions tous l'air plutôt moches." J'ai décidé que je dirai plus rien là-dessus, je laisse ceux qui écrivent des livres en causer, ils savent, ils sont capables, eux. La preuve : "De manière assez intéressante, les durs à cuire protestants / catholiques adoraient flanquer des raclées mémorables et routinières aux catholiques / protestants, même si ces catholiques / protestants ne croyaient pas en Dieu et avaient solennellement renconcé à leur ancienne foi. Il n'était pas sans intérêt de se demander ce qu'un bigot d'une confession donnée pouvait reprocher à un athée né dans une autre confession. Voilà ce qui me plaisait dans la haine version Belfast. Il s'agissait d'une haine pataude, capable de survivre confortablement en se nourrissant de souvenirs de choses qui n'ont jamais existé." Ma main à couper que y'a d'autres endroits où ça ressembleraient aussi à ça.
Mais, attention, il s'agit de Bob, et on va pas passer à côté des chaumières sans s'arrêter :
"La somptueuse et paresseuse majorité du monde ne se fera jamais couillonner à écrire quoi que ce soit nulle part et, de toute façon, elle ne saurait pas quoi écrire. Son esprit permissif, clément, hétérogène, changerait d'avis à mi-chemin." (on dirait moi...)
Et ensuite, Bob, il vous assène son coup de grâce, mais vous savez, LA grâce, il se dévoile en grand shaman de la pinte, beau, si beau :
"En effet, alors que vous regardez à la lisière de votre champ visuel éclairé, vous apercevez les immeubles et les rues où cent mille, un million, dix millions d'histoires sombres, aussi vivaces et complexes que la vôtre, résident. Le divin ne va jamais plus loin que ça."
Après ça, il faut régler la note et partir. Il va pas tarder à cogner.
(oh merde, je viens de chercher une photo de lui et au lieu de la salle vieille gueule de poivrot irlandais à laquelle je m'attendais, je tombe sur ça :
C'est quoi ce souk ? Si les bons écrivains au lieu d'être vieux, moches et morts, se mettent à avoir une belle gueule, je fais comment moi ??? Ah non. Mince. Même Levi-Strauss, il l'a dit, faut respecter les tabous ! On rêve pas de se taper un grand écrivain, voyons ! Foutue société de l'image...Y'a pas que du bon dans Intercannette... Je suis déçue, déçue, déçue... Et encore, je vous ai pas mis les plus belles... Enfoiré. Il vieillit même bien.)(bon, reprenons)(je vais ignorer cette information).
Une fois la balade dans Belfast achevée (qu'est ce que vous croyez ?)(que je vais vous refiler ses adresses ?)(c'est pas un blog style life ici), on est allé au pub et il a commencé à me présenter tout un tas de gens et en matière de présentation, Bob, il maîtrise, une vraie machine à faire payer des tournées.
Le père de Chuckie, d'abord (pour Chuckie, faudra lire le livre, c'est un type complexe, il a besoin de volume)(mais quelqu'un d'extrêmement important, attention) : "Pendant deux longues années, il refusa d'épouser la mère de Chuckie, dont il planta alors la graine. Il finit par l'épouser le jour du premier anniversaire de son fils. Ensuite, fatigué de l'opprobre des Lurgan et finalement exaspéré par la collection des portraits de pop stars années soixante de son épouse, il prit la poudre d'escampette, laissant derrière lui l'impression tenace qu'à défaut de se suicider il était parti pour l'Idaho." Voilà pour les absents.
Ensuite, il y a Max, la copine de Chuckie (je vous l'ai dit, c'est quelqu'un d'important) : "Grande mais dotée de tout ce qu'il fallait, elle arborait la saine chevelure des Américaines et ces dents yankees qui scintillent comme des bijoux. En la regardant, on comprenait comment on aurait dû vivre." (si tu comprends pas, c'est que t'as jamais vu d'Américains de la télé ni de publicités. Et c'est pas possible)(ou alors tu es mort depuis longtemps mais alors qu'est ce que tu fous ici ???). Grâce à Max, vous découvrirez la notion de rixe de pub post-moderne (ah oui, faut savoir que boire des bières avec Bob, ça finit en baston, c'est un rituel)(faut partir tant qu'il fait encore mine d'être content de son sort, après c'est foutu).
En parlant de Max, sa mère, elle paye aussi : "Mme Paxmeir était un fac-similé très approximatif de sa fille. Maigre et diaphane comme une feuille de papier à cigarette, elle arborait un sourire crispé par les coups de soleil et ses réticences. Malgré ses airs de dragon, Chuckie se trouva subjugué par son chic de présentatrice télé. On aurait juré que cette femme n'allait jamais aux toilettes." Alors, oui, c'est vrai, Bob, dès qu'il s'agit de l'Amérique et des Américains, il a la verve qui se dresse et qui cingle, pas désagréable. Sa description de New York avec tous ces gens qui singent les personnages des films comme un monde fictif inversé, c'est splendide, de grands enfants à qui on peut alors tout vendre.
Moi, j'veux qu'on m'en raconte encore des comme ça !
C'est un peu le problème de Bob d'ailleurs, comme il dit : "L'aura d'échec et de célibat que je dégageais provoquait ou encourageait peut-être leurs confidences. Mais il y a de quoi s'inquiéter quand trop de gens vous apprécient. L'affection des masses n'est pas toujours bon signe."
Il est pas prêt pour la télé-réalité, Bob, on serait tenter de chercher partout même pourquoi il n'a plus écrit de tel chef d'oeuvre. Mais faut pas se gâcher le plaisir, faut reprendre une pinte de Stout et tendre l'oreille parce que là, on va parler du monde extérieur, et on va pas se faire chier, Bob c'est pas Jean-Pierre Pernaut, attention :
"Faire des achats est la seule activité qui vous permette d'oublier que vous n'êtes pas en mesure de faire des achats." ça, c'est pour la rubrique économie. Passons à la politique.
"Oui, ai-je répondu à voix basse. J'ai un vrai problème avec la politique. J'ai étudié ce truc là. La politique, c'est comme les antibiotiques : un agent susceptible de tuer ou de blesser des organismes vivants. J'ai un gros problème avec ça."Je lui fais un bisou (7 en réalité) et je lui paye la prochaine tournée.
"La semaine précédente, Ronnie avait déclaré à Rajinder que pour lui les Noirs se ressemblaient tous. Le sourire de Rajinder avait été bien pâle. Je crois qu'il avait déjà entendu ce genre de remarque. Ce fut un moment affreux; néanmoins, pour être honnête avec Ronnie, j'ai dû reconnaître qu'à mes yeux aussi les Noirs se ressemblaient tous. Mais à dire vrai, les Blancs aussi se ressemblaient tous pour moi. A mes yeux, nous avions tous l'air plutôt moches." J'ai décidé que je dirai plus rien là-dessus, je laisse ceux qui écrivent des livres en causer, ils savent, ils sont capables, eux. La preuve : "De manière assez intéressante, les durs à cuire protestants / catholiques adoraient flanquer des raclées mémorables et routinières aux catholiques / protestants, même si ces catholiques / protestants ne croyaient pas en Dieu et avaient solennellement renconcé à leur ancienne foi. Il n'était pas sans intérêt de se demander ce qu'un bigot d'une confession donnée pouvait reprocher à un athée né dans une autre confession. Voilà ce qui me plaisait dans la haine version Belfast. Il s'agissait d'une haine pataude, capable de survivre confortablement en se nourrissant de souvenirs de choses qui n'ont jamais existé." Ma main à couper que y'a d'autres endroits où ça ressembleraient aussi à ça.
Mais, attention, il s'agit de Bob, et on va pas passer à côté des chaumières sans s'arrêter :
"La somptueuse et paresseuse majorité du monde ne se fera jamais couillonner à écrire quoi que ce soit nulle part et, de toute façon, elle ne saurait pas quoi écrire. Son esprit permissif, clément, hétérogène, changerait d'avis à mi-chemin." (on dirait moi...)
Et ensuite, Bob, il vous assène son coup de grâce, mais vous savez, LA grâce, il se dévoile en grand shaman de la pinte, beau, si beau :
"En effet, alors que vous regardez à la lisière de votre champ visuel éclairé, vous apercevez les immeubles et les rues où cent mille, un million, dix millions d'histoires sombres, aussi vivaces et complexes que la vôtre, résident. Le divin ne va jamais plus loin que ça."
Après ça, il faut régler la note et partir. Il va pas tarder à cogner.
vendredi 4 avril 2014
"Ce à quoi Billy Pélerin ne pouvait rien couvrait entre autres, le passé, le présent et le futur"
Pour une fois, je vais tenir ma promesse du post précédent et je vais vraiment vous parler de Kurt Vonnegut, qui est un auteur rigolo avec une moustache.
(quel filou !)
Je n'ai lu qu'Abattoir 5 (ou la croisade des enfants), pour le moment, mais je sens bien qu'il n'en a pas fini avec moi, alors on y reviendra sans doute.
Pour celui-ci, ça raconte l'histoire de Billy Pélerin (Pilgrim, en anglais, c'est important, mais vous saurez pourquoi à la fin de ce post)(on sent que je commence à maîtriser les techniques narratives). Dans la vie de Billy, il se passe tout un tas de trucs comme dans toutes les vies, mais il y a tout de même deux évènements majeurs : sa présence lors du bombardement de Dresde à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, même que c'était une sacrée boucherie, et sa rencontre avec les Tralfamadoriens, des habitants d'une autre planète qui ressemblent à des spaghettis avec une petite main en guise de tête (et de main) et un oeil dans la paume. Ils sont verts comme de bien entendu et malins comme des singes, probablement un peu plus, je ne m'y connais pas en singe mais ils savent tout un tas de trucs, comme nous le raconte Billy :
"Ce que j'ai appris de plus important à Tralfamadore c'est qu'une personne qui meurt semble seulement mourir. Elle continue de vivre dans le passé et il est totalement ridicule de pleurer à son enterrement. Le passé, le présent, le futur ont toujours existé, se perpétueront à jamais. Les Tralfamadoriens sont capables d'embrasser d'un coup d'oeil les différentes époques, de la façon dont nous pouvons englober du regard la chaïne des Rocheuses, par exemple. Ils discernent la permanence des instants et peuvent s'attacher à chacun de ceux qui les intéressent. (...) Un Tralfamadoriens, en présence d'un cadavre, se contente de penser que le mort est pour l'heure en mauvais état, mais que le même individu se porte fort bien à de nombreuses autres époques." Voilà pourquoi ça peut constituer un évènement sacrément important dans une vie de croiser ces spaghettis verts, ça détend. Ce qui est chouette, c'est que du coup Kurt, il s'autorise à ballader Billy et son lecteur, où il veut et quand il veut dans le temps, ça détend.
Mais, comme je vous le disais, il y a eu la guerre aussi, et comme tous les sujets qui laissent sans voix ("cui cui"), on a besoin d'en parler : "Les Allemands et les chiens étaient engagés dans une opération militaire qui porte un nom aussi amusant qu'éloquent, une de ces aventures humaines qu'on décrit rarement en détail et dont la mention seule, aux informations ou sous la plume d'un historien, procure à de nombreux fervents de la guerre une espèce de satisfaction post-coïtale. C'est, dans l'imagination des mordus de la bagarre, le jeu amoureux exquisément nonchalant qui succède à l'orgasme de la victoire. En d'autres termes, "le nettoyage"". Bon, à ce stade-là, moi, j'ai rien à ajouter, je saisi juste Kurt par ses moustaches et je lui fais des bisous. Après tout, quand c'est si bien et justement écrit, le plus bel hommage est de fermer sa gueule. Et de faire des bisous.
Continuons donc à lui lécher les moustaches : "[Juderose] [(c'est le pote d'asile psychiatrique de Billy)] a dit que tous les fruits de l'expérience humaine étaient contenus dans les Frères Karamazov de Dostoïevski. "Mais de nos jours, ça ne suffit plus", a-t-il ajouté. Billy a eu également l'occasion d'entendre Juderose avertir un psychiatre :"J'ai l'impression qu'il va falloir que votre corporation invente une série de mensonges inédits et merveilleux, ou les gens vont simplement renoncer à vivre."" Slurp !
Il faudra que vous lisiez le livre pour savoir comment il arrive à cette conclusion : "Mais en fait le message des Evangiles est celui-ci : Avant de tuer qui que ce soit, assurez-vous bien qu'il n'a pas de hautes relations." Je vous promets que c'est parfaitement argumenté.
D'ailleurs, lecteur fictif, si tu as à ce stade, envie de lire ce livre, arrête tout de suite de lire le blog et cours, cours jusqu'à perdre haleine et va le retrouver.
La suite de ce post m'est égoïstement destinée, je ne veux pas oublier qu'un jour, j'ai lu ça et que ça m'a gonflé le coeur (de tristesse, de soulagement -je me disais bien aussi- et puis enfin d'espoir, quand même un peu, car si on peut l'écrire, alors c'est qu'on peut y faire quelque chose... non ?...)(et il est probable que toutes ces heures que je passe en ce moment dans ces tours de la Défense à l'intérieur desquelles des micro-sociétés aux fonctionnements absurdes font mine de t'expliquer qui tu devrais être contribue à l'émotion que j'éprouve en lisant ces lignes. La vie est spongieuse, isn't it ?) : "L'Amérique est la plus riche nation du monde, mais ces citoyens sont souvent pauvres et quand ils le sont, on pousse chacun d'eux à se haïr. [...] En fait, c'est bien un crime [...] d'être démuni [...]. [...] la tradition populaire cite des exemples d'hommes besogneux mais remplis de sagesse et par là plus estimable que quiconque possède or et grandeur. Les gueux du Nouveau Monde n'ont pas de telles légendes. Ils se rabaissent et glorifient leurs supérieurs dans l'ordre social." (j'ai pas mal découpé ce passage mais c'est parce que Kurt, il voit ça comme une spécificité des Etats Unis, alors que force est de constater aujourd'hui que ça se répand dans le monde telle la peste bubonique)(et aussi parce que je fais ce que je veux avec le blog).
Ca se poursuit logiquement, et puis soudain, on en est là : "Au fil de l'histoire, toute armée, prospère ou non, s'est attachée à habiller ses hommes, même de rang modeste, de façon à ce qu'ils considèrent et soient considérés experts de haute volée en ripailles, copulation, pillage et trucidage. L'armée américaine, cependant, envoie ses recrues au combat et à la mort dans une version revue et corrigée du complet-veston, de taille régulièrement inadéquate, tas de hordes désinfectées mais non repassées qu'une oeuvre charitable hautaine distribue aux ivrognes des taudis. Quand un fringant officier s'adresse à un pauvre type si mal fagoté c'est pour le réprimander comme il se doit. Mais le mépris dont fait preuve le gradé n'a rien à voir avec les conventions paternalistes qui règnent dans les autres armées. C'est une pure expression de haine envers les pauvres qui sont seuls responsables de leur triste sort. Un dirigeant de prison mis en présence de détenus américains pour la première fois doit être averti : il ne lui faut s'attendre à aucune fraternité, même entre frères. Il n'existe nul sens de la solidarité. Chacun agit en enfant boudeur qui bien souvent se voudrait mort." Va prendre le métro maintenant.
En fait, c'est le seul reproche que je ferai à Kurt : il est très américanocentré et il voit le reste du monde comme une entité homogène qu'il idéalise un tantinet mais il a de telle fulgurance de lucidité que je lui pardonne (je suis très magnanime avec les gens que j'embrasse).
Et enfin, car on ne le rappelle jamais assez, c'est si pernicieux (et parce qu'on en profite pour apprendre un joli nom de maladie mentale) : "L'écholalie est un désordre mental dans lequel le sujet répète immédiatement les mots que les bien-portants profèrent autour de lui. Billy n'en souffrait pas vraiment. Rumford le prétendait dans le but d'assurer sa propre paix d'esprit. Rumford raisonnait selon les normes militaires : un gêneur, dont il aurait bien aimé se débarrasser pour des raisons d'ordre pratique, était atteint d'une infirmité choquante." Je me demande au passage si le blog ne souffre pas depuis quelques post d'un genre d'écholalie littéraire...
Ah ! Une insulte cool en conclusion (ça devrait plus souvent servir à ça, la littérature, inventer des insultes cools) : "Va-t-en enculer la lune !", en anglais, ça sonne excessivement cool : "Go and fuck the moon !"
J'ai failli oublier : Pilgrim. Parce que c'est le titre du bouquin que je suis en train de lire, de Thimothy Findley et que si c'est par hasard que je les ai enchaînés, ce n'est apparemment pas par hasard que les 2 héros de ces 2 livres portent le même nom, ce qui constitue un drôle de hasard (oui ? non ?)
(quel filou !)
Je n'ai lu qu'Abattoir 5 (ou la croisade des enfants), pour le moment, mais je sens bien qu'il n'en a pas fini avec moi, alors on y reviendra sans doute.
Pour celui-ci, ça raconte l'histoire de Billy Pélerin (Pilgrim, en anglais, c'est important, mais vous saurez pourquoi à la fin de ce post)(on sent que je commence à maîtriser les techniques narratives). Dans la vie de Billy, il se passe tout un tas de trucs comme dans toutes les vies, mais il y a tout de même deux évènements majeurs : sa présence lors du bombardement de Dresde à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, même que c'était une sacrée boucherie, et sa rencontre avec les Tralfamadoriens, des habitants d'une autre planète qui ressemblent à des spaghettis avec une petite main en guise de tête (et de main) et un oeil dans la paume. Ils sont verts comme de bien entendu et malins comme des singes, probablement un peu plus, je ne m'y connais pas en singe mais ils savent tout un tas de trucs, comme nous le raconte Billy :
"Ce que j'ai appris de plus important à Tralfamadore c'est qu'une personne qui meurt semble seulement mourir. Elle continue de vivre dans le passé et il est totalement ridicule de pleurer à son enterrement. Le passé, le présent, le futur ont toujours existé, se perpétueront à jamais. Les Tralfamadoriens sont capables d'embrasser d'un coup d'oeil les différentes époques, de la façon dont nous pouvons englober du regard la chaïne des Rocheuses, par exemple. Ils discernent la permanence des instants et peuvent s'attacher à chacun de ceux qui les intéressent. (...) Un Tralfamadoriens, en présence d'un cadavre, se contente de penser que le mort est pour l'heure en mauvais état, mais que le même individu se porte fort bien à de nombreuses autres époques." Voilà pourquoi ça peut constituer un évènement sacrément important dans une vie de croiser ces spaghettis verts, ça détend. Ce qui est chouette, c'est que du coup Kurt, il s'autorise à ballader Billy et son lecteur, où il veut et quand il veut dans le temps, ça détend.
Mais, comme je vous le disais, il y a eu la guerre aussi, et comme tous les sujets qui laissent sans voix ("cui cui"), on a besoin d'en parler : "Les Allemands et les chiens étaient engagés dans une opération militaire qui porte un nom aussi amusant qu'éloquent, une de ces aventures humaines qu'on décrit rarement en détail et dont la mention seule, aux informations ou sous la plume d'un historien, procure à de nombreux fervents de la guerre une espèce de satisfaction post-coïtale. C'est, dans l'imagination des mordus de la bagarre, le jeu amoureux exquisément nonchalant qui succède à l'orgasme de la victoire. En d'autres termes, "le nettoyage"". Bon, à ce stade-là, moi, j'ai rien à ajouter, je saisi juste Kurt par ses moustaches et je lui fais des bisous. Après tout, quand c'est si bien et justement écrit, le plus bel hommage est de fermer sa gueule. Et de faire des bisous.
Continuons donc à lui lécher les moustaches : "[Juderose] [(c'est le pote d'asile psychiatrique de Billy)] a dit que tous les fruits de l'expérience humaine étaient contenus dans les Frères Karamazov de Dostoïevski. "Mais de nos jours, ça ne suffit plus", a-t-il ajouté. Billy a eu également l'occasion d'entendre Juderose avertir un psychiatre :"J'ai l'impression qu'il va falloir que votre corporation invente une série de mensonges inédits et merveilleux, ou les gens vont simplement renoncer à vivre."" Slurp !
Il faudra que vous lisiez le livre pour savoir comment il arrive à cette conclusion : "Mais en fait le message des Evangiles est celui-ci : Avant de tuer qui que ce soit, assurez-vous bien qu'il n'a pas de hautes relations." Je vous promets que c'est parfaitement argumenté.
D'ailleurs, lecteur fictif, si tu as à ce stade, envie de lire ce livre, arrête tout de suite de lire le blog et cours, cours jusqu'à perdre haleine et va le retrouver.
La suite de ce post m'est égoïstement destinée, je ne veux pas oublier qu'un jour, j'ai lu ça et que ça m'a gonflé le coeur (de tristesse, de soulagement -je me disais bien aussi- et puis enfin d'espoir, quand même un peu, car si on peut l'écrire, alors c'est qu'on peut y faire quelque chose... non ?...)(et il est probable que toutes ces heures que je passe en ce moment dans ces tours de la Défense à l'intérieur desquelles des micro-sociétés aux fonctionnements absurdes font mine de t'expliquer qui tu devrais être contribue à l'émotion que j'éprouve en lisant ces lignes. La vie est spongieuse, isn't it ?) : "L'Amérique est la plus riche nation du monde, mais ces citoyens sont souvent pauvres et quand ils le sont, on pousse chacun d'eux à se haïr. [...] En fait, c'est bien un crime [...] d'être démuni [...]. [...] la tradition populaire cite des exemples d'hommes besogneux mais remplis de sagesse et par là plus estimable que quiconque possède or et grandeur. Les gueux du Nouveau Monde n'ont pas de telles légendes. Ils se rabaissent et glorifient leurs supérieurs dans l'ordre social." (j'ai pas mal découpé ce passage mais c'est parce que Kurt, il voit ça comme une spécificité des Etats Unis, alors que force est de constater aujourd'hui que ça se répand dans le monde telle la peste bubonique)(et aussi parce que je fais ce que je veux avec le blog).
Ca se poursuit logiquement, et puis soudain, on en est là : "Au fil de l'histoire, toute armée, prospère ou non, s'est attachée à habiller ses hommes, même de rang modeste, de façon à ce qu'ils considèrent et soient considérés experts de haute volée en ripailles, copulation, pillage et trucidage. L'armée américaine, cependant, envoie ses recrues au combat et à la mort dans une version revue et corrigée du complet-veston, de taille régulièrement inadéquate, tas de hordes désinfectées mais non repassées qu'une oeuvre charitable hautaine distribue aux ivrognes des taudis. Quand un fringant officier s'adresse à un pauvre type si mal fagoté c'est pour le réprimander comme il se doit. Mais le mépris dont fait preuve le gradé n'a rien à voir avec les conventions paternalistes qui règnent dans les autres armées. C'est une pure expression de haine envers les pauvres qui sont seuls responsables de leur triste sort. Un dirigeant de prison mis en présence de détenus américains pour la première fois doit être averti : il ne lui faut s'attendre à aucune fraternité, même entre frères. Il n'existe nul sens de la solidarité. Chacun agit en enfant boudeur qui bien souvent se voudrait mort." Va prendre le métro maintenant.
En fait, c'est le seul reproche que je ferai à Kurt : il est très américanocentré et il voit le reste du monde comme une entité homogène qu'il idéalise un tantinet mais il a de telle fulgurance de lucidité que je lui pardonne (je suis très magnanime avec les gens que j'embrasse).
Et enfin, car on ne le rappelle jamais assez, c'est si pernicieux (et parce qu'on en profite pour apprendre un joli nom de maladie mentale) : "L'écholalie est un désordre mental dans lequel le sujet répète immédiatement les mots que les bien-portants profèrent autour de lui. Billy n'en souffrait pas vraiment. Rumford le prétendait dans le but d'assurer sa propre paix d'esprit. Rumford raisonnait selon les normes militaires : un gêneur, dont il aurait bien aimé se débarrasser pour des raisons d'ordre pratique, était atteint d'une infirmité choquante." Je me demande au passage si le blog ne souffre pas depuis quelques post d'un genre d'écholalie littéraire...
Ah ! Une insulte cool en conclusion (ça devrait plus souvent servir à ça, la littérature, inventer des insultes cools) : "Va-t-en enculer la lune !", en anglais, ça sonne excessivement cool : "Go and fuck the moon !"
J'ai failli oublier : Pilgrim. Parce que c'est le titre du bouquin que je suis en train de lire, de Thimothy Findley et que si c'est par hasard que je les ai enchaînés, ce n'est apparemment pas par hasard que les 2 héros de ces 2 livres portent le même nom, ce qui constitue un drôle de hasard (oui ? non ?)
vendredi 28 mars 2014
Guerre et Guerre
J'avoue que là, au niveau du titre déjà, j'étais conquise. Reste à vous donner le nom de l'auteur, ce qui va me bouffer 2 mn 30 de mon insignifiante vie, voyez plutôt : Laszlo Krasznahorkai. Et je m'excuse auprès des Hongrois de ne pas respecter les accents mais force est de constater que votre langue aux sombres origines me fascinent et si en plus, vous nous catapultez des auteurs pareils, pas étonnant que j'ai envie de vous faire des bisous.
Alors bien sûr, je pourrai vous résumer l'histoire de Korim (un type chauve à grandes oreilles et en manteau élimé, pas de quoi enlever son slip) qui veut aller à New york pour copier un manuscrit sur l'Internet avant de mourir. Donc, voilà, bien sûr, je vous ai résumé l'histoire mais c'est ça qui est cool, c'est que j'ai rien dit du tout quand j'ai dit ça, que quoi qu'on dise, on ne dit rien de ce livre, tout ce qu'on peut faire, c'est le lire.
C'est l'histoire d'un archiviste qui "... se contentait de maintenir l'Histoire en vie, pourrait-on dire, mais s'il passait toujours à côté de la vérité, le fait d'en être conscient lui apporta une assurance totale, une sérénité, une stabilité, voire même , dans un certain sens, une forme d'invulnérabilité, c'était comme si, après avoir reconnu que son travail était inutile puisque dénué de sens, ce manque d'intérêt et de sens recelait une mystérieuse et incomparable douceur..." (je penserai à ça la prochaine fois devant mon tableur Excel)(et j'expliquerai ça aussi à mon entretien d'évaluation tiens...)
Je suis obligée de découper des bouts de phrase parce qu'elles ne s'arrêtent plus. C'est comme Korim qui n'arrête pas de parler, parler, parler à tous ceux qu'ils rencontrent et on sent bien que vraiment on est content de ne pas l'avoir croisé parce que c'est un sacré pot de colle, comme je vous le disais, ce type est juste fait pour être lu, il a l'air de s'en douter à sa manière, remarque. C'est comme le pote à Violette Leduc qui n'en pouvait plus de l'entendre chouiner sur son enfance malheureuse et qui l'a envoyée dans les bois avec un cahier et un stylo, d'une pierre deux coups : une écrivaine et la paix. Il faudrait que je pense à trop parler de moi tout le temps peut-être...
Gloablement, Korim, il a soûlé tous les gens qu'il a croisés, sauf une bombasse hôtesse de l'air qu'il a rencontrée dans une agence de voyage :
"...bref, l'association de cette beauté royale portée avec modestie et de ce clochard dégénéré perturbait gravement la vie de cette agence, allant même jusqu'à provoquer peu à peu un scandale..."
Et c'est vrai quand on y réfléchit, qu'on a tendance à être choqué quand une belle personne en fréquente une répugnante, et que une fois qu'on le lit, on se dit que c'est con. Et non, ça n'a rien à voir avec la Belle et le Clochard, parce qu'ils ont fait exprès en choisissant le chien qui joue le clochard, de le prendre avec une belle gueule. C'est pareil pour la Belle et la Bête. Ils y arrivent pas les types à vraiment laisser une belle s'éprendre d'un répugnant, ça a l'air de toucher à un truc rudement tabou pour eux (pour tout le monde certainement). Blier, il y est parvenu maintenant que j'y pense, dans les Valseuses, dans Trop Belle pour Toi, dans quasiment tous, il y a de ça... Il en fallait un sacré de sale gosse pour oser ça, il doit y en avoir plein d'autres en vrai, je vais y réfléchir, tiens...
Et puis, il y a ce passage, que je pourrai me réciter comme un mantra, jusqu'à le sortir complètement de son contexte, juste parce que j'ai l'image en tête et quelque chose en plus qui me donne des frissons tellement c'est beau comme le passage préféré de sa chanson préférée qui fait le même effet à chaque fois qu'on l'entend :
"...ils quittèrent la folle circulation de la Twelth Avenue, s'élancèrent joyeusement sur West Side Elevated Highway, rirent, rirent à gorge déployée un bon moment dans la cabine du chauffeur, après quoi ils se mirent à regarder autour d'eux, les yeux brillants et la bouche ouverte, éblouis par le tourbillon des phares, les mains posées sur les genoux, trois paires de mains aux doigts déformés à force de charger et décharger, trois paires de mains posées sur les genoux, et une quatrième, celle de Vasile, occupée à tourner le volant à droite, à gauche, alors qu'ils s'enfonçaient dans le coeur de cette ville inconnue, terrifiante, figée dans l'espérance."
Et parfois Korim s'arrête de parler et réfléchit et sort des trucs comme ça : "Il existe une relation forte entre les choses proches, une relation faible entre les choses distantes, et entre les choses très éloignées, il n'y a plus aucune relation, et là, on touche au divin, dit Korim..." où tu te dis, ça a l'air de sonner juste, mais je suis pas sûre de bien saisir ce qu'il veut dire alors je vais le noter dans le blog pour quand je serai assez grande pour le comprendre.
Enfin, bien sûr, tu me connais maintenant, on ne pouvait pas s'en sortir sans parler de la mort, sans quoi à quoi bon les mots ? Et voilà ce qu'il en dit Korim : "Quand nous mourons, la mécanique continue de fonctionner, et c'est ce qui, pour les hommes est le plus terrible, fit Korim, interrompant le fil de son récit, et il baissa la tête, s'évada un instant dans ses pensées, puis son visage se crispa de douleur, et il se mit lentement à faire des mouvements de rotation de la tête en disant : alors que le fait même que cela continue de fonctionner prouve qu'il n'y a pas de mécanique."
Ce qui est une très belle transition vers Kurt Konnegut que nous aborderons lors de notre prochaine entrevue. Une toute belle journée à toi, lecteur fictif !
Alors bien sûr, je pourrai vous résumer l'histoire de Korim (un type chauve à grandes oreilles et en manteau élimé, pas de quoi enlever son slip) qui veut aller à New york pour copier un manuscrit sur l'Internet avant de mourir. Donc, voilà, bien sûr, je vous ai résumé l'histoire mais c'est ça qui est cool, c'est que j'ai rien dit du tout quand j'ai dit ça, que quoi qu'on dise, on ne dit rien de ce livre, tout ce qu'on peut faire, c'est le lire.
C'est l'histoire d'un archiviste qui "... se contentait de maintenir l'Histoire en vie, pourrait-on dire, mais s'il passait toujours à côté de la vérité, le fait d'en être conscient lui apporta une assurance totale, une sérénité, une stabilité, voire même , dans un certain sens, une forme d'invulnérabilité, c'était comme si, après avoir reconnu que son travail était inutile puisque dénué de sens, ce manque d'intérêt et de sens recelait une mystérieuse et incomparable douceur..." (je penserai à ça la prochaine fois devant mon tableur Excel)(et j'expliquerai ça aussi à mon entretien d'évaluation tiens...)
Je suis obligée de découper des bouts de phrase parce qu'elles ne s'arrêtent plus. C'est comme Korim qui n'arrête pas de parler, parler, parler à tous ceux qu'ils rencontrent et on sent bien que vraiment on est content de ne pas l'avoir croisé parce que c'est un sacré pot de colle, comme je vous le disais, ce type est juste fait pour être lu, il a l'air de s'en douter à sa manière, remarque. C'est comme le pote à Violette Leduc qui n'en pouvait plus de l'entendre chouiner sur son enfance malheureuse et qui l'a envoyée dans les bois avec un cahier et un stylo, d'une pierre deux coups : une écrivaine et la paix. Il faudrait que je pense à trop parler de moi tout le temps peut-être...
Gloablement, Korim, il a soûlé tous les gens qu'il a croisés, sauf une bombasse hôtesse de l'air qu'il a rencontrée dans une agence de voyage :
"...bref, l'association de cette beauté royale portée avec modestie et de ce clochard dégénéré perturbait gravement la vie de cette agence, allant même jusqu'à provoquer peu à peu un scandale..."
Et c'est vrai quand on y réfléchit, qu'on a tendance à être choqué quand une belle personne en fréquente une répugnante, et que une fois qu'on le lit, on se dit que c'est con. Et non, ça n'a rien à voir avec la Belle et le Clochard, parce qu'ils ont fait exprès en choisissant le chien qui joue le clochard, de le prendre avec une belle gueule. C'est pareil pour la Belle et la Bête. Ils y arrivent pas les types à vraiment laisser une belle s'éprendre d'un répugnant, ça a l'air de toucher à un truc rudement tabou pour eux (pour tout le monde certainement). Blier, il y est parvenu maintenant que j'y pense, dans les Valseuses, dans Trop Belle pour Toi, dans quasiment tous, il y a de ça... Il en fallait un sacré de sale gosse pour oser ça, il doit y en avoir plein d'autres en vrai, je vais y réfléchir, tiens...
Et puis, il y a ce passage, que je pourrai me réciter comme un mantra, jusqu'à le sortir complètement de son contexte, juste parce que j'ai l'image en tête et quelque chose en plus qui me donne des frissons tellement c'est beau comme le passage préféré de sa chanson préférée qui fait le même effet à chaque fois qu'on l'entend :
"...ils quittèrent la folle circulation de la Twelth Avenue, s'élancèrent joyeusement sur West Side Elevated Highway, rirent, rirent à gorge déployée un bon moment dans la cabine du chauffeur, après quoi ils se mirent à regarder autour d'eux, les yeux brillants et la bouche ouverte, éblouis par le tourbillon des phares, les mains posées sur les genoux, trois paires de mains aux doigts déformés à force de charger et décharger, trois paires de mains posées sur les genoux, et une quatrième, celle de Vasile, occupée à tourner le volant à droite, à gauche, alors qu'ils s'enfonçaient dans le coeur de cette ville inconnue, terrifiante, figée dans l'espérance."
Et parfois Korim s'arrête de parler et réfléchit et sort des trucs comme ça : "Il existe une relation forte entre les choses proches, une relation faible entre les choses distantes, et entre les choses très éloignées, il n'y a plus aucune relation, et là, on touche au divin, dit Korim..." où tu te dis, ça a l'air de sonner juste, mais je suis pas sûre de bien saisir ce qu'il veut dire alors je vais le noter dans le blog pour quand je serai assez grande pour le comprendre.
Enfin, bien sûr, tu me connais maintenant, on ne pouvait pas s'en sortir sans parler de la mort, sans quoi à quoi bon les mots ? Et voilà ce qu'il en dit Korim : "Quand nous mourons, la mécanique continue de fonctionner, et c'est ce qui, pour les hommes est le plus terrible, fit Korim, interrompant le fil de son récit, et il baissa la tête, s'évada un instant dans ses pensées, puis son visage se crispa de douleur, et il se mit lentement à faire des mouvements de rotation de la tête en disant : alors que le fait même que cela continue de fonctionner prouve qu'il n'y a pas de mécanique."
Ce qui est une très belle transition vers Kurt Konnegut que nous aborderons lors de notre prochaine entrevue. Une toute belle journée à toi, lecteur fictif !
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