vendredi 1 avril 2016

Quant à mon sort, s'il a été écrit, c'était sans doute par une flatulence divine.

Oui. Le blog s'oriente vers l'analisme littéraire. On ferait n'importe quoi pour se démarquer.

Aujourd'hui, le titre de ce post, cette merveilleuse sentence et toutes les autres qui suivront sont issues de ce que nous ne craignons pas d'appeler un chef d'oeuvre, une oeuvre monstre, une oeuvre monde, et tout le tralala : Vilnius Poker, une super-production écrite par Ricardas Gavelis (des bisous, mon génie foufou) et édité par Mr Toussaint Louverture, grand shaman littéraire qui nous ouvre les portes de bouquins qui émoustillent un maximum et pour longtemps (fripon).

Vilnius Poker, je ne vous cacherai rien, ça se passe à Vilnius, c'est probablement le seul élément qui ne vous défrisera pas dans le bouzin. Pour le reste, attendez-vous à être ambiancé puis laissez-vous gober, ça va zouker.

Alors, je vous disais, pesant mes mots : super-production, livre-monde, et tout le tralala. N'attendons pas une minute de plus, je vous le démontre.
Georges ! Lancez la bande annonce, je vous prie !

"VILNIUS POKER ! (avec la voix de Sly sur son lit de mort), avec :
De la métaphore botanique :
Nous sommes comme des carottes dans un sillon. Vous n'allez pas me faire croire que les carottes ont un passé ?

De la catastrophe naturelle apocalyptique :
Un unique grondement lointain me rappela que le tonnerre, lui aussi, est pétri de solitude.
Il n'y a que ceux qui ont perdu leur âme qui se laissent épouvanter par leurs démons intérieurs. Il n'y que ceux qui ont perdu leur repère qui prétendent que leurs entrailles sont magnifiques et pures. Tu ne deviendras véritablement un homme que lorsque tu auras réussi à faire se rejoindre les parois de ton enfer et de ton paradis.
Je ne pensais qu'une chose : il est si bon de ne rien comprendre...

Du thriller paranoïaque politique :
Comment expliquer que, partout et depuis toujours, un idiot commande un millier d'êtres doués de raison, et que ceux-ci lui obéissent ? (...) D'où vient ce désir inconcevable de certains individus de noyer dans la merde leurs voisins sous prétexte qu'ils y sont eux-mêmes enfoncés jusqu'au cou ? Comment une société qui n'aurait pas été kanuk'ée pourrait-elle admettre l'existence de la censure dont l'unique but est de nous cacher la vérité ?

Du transgenre féministe :
Curieusement, je n'étais pas attirée par les poupées, mais par les impasses, les ruines et les garçons...

Des super héros tiraillés entre le Bien et le Mal :
Personne ou presque n'arrive à la conclusion évidente que la confrontation entre la lumière et l'obscurité ne peut être gagnée que par la grisaille et le crépuscule. Tant que les éléments fondamentaux existent : le blanc et le noir, Dieu et Satan, rien n'est perdu. La fin advient lorsque tout se mélange, dans un brouillard doucereux, quand personne ne distingue plus rien.
Tu es abattu par l'injustice qui commande le monde ? Regarde bien ce qui est enfoui au plus profond de ton être... S'il y a quelqu'un que tu as le droit de haïr, c'est toi.
De l'injustice et de la souffrance :
(Les apparences sont également Leur invention. Ils tiennent absolument à ce que l'homme fasse semblant d'être quelqu'un d'autre, pour que celui qui n'est qu'un esclave affamé chante un hymne au bonheur et à la satiété. Il ne Leur suffit pas que l'homme se taise, résigné. Ils veulent qu'il chante un hymne à la joie. Le pire, c'est que l'esclave finit toujours par chanter.)

Du survival trash :
Tu devras affronter le Dragon à mains nues. Mais personne ne te promet une princesse ou la moitié du royaume en échange. Personne ne te promet quoi que ce soit.
"Comment fait-on sauter un tank ?" demandes-tu brusquement.
De l'art et des excès :
Année après année, ils avaient investi la musique, la peinture, la philosophie. Je lisais les ouvrages et je voyais la fougue, la fantaisie, la métaphysique disparaître progressivement de la littérature européenne - car un peuple kanuk'é n'exige rien de plus que des descriptions abrutissantes de la vie quotidienne. (...). Ce qui intéresse la foule, c'est le pain, alors la littérature doit représenter le pain. (...). Dès que Hegel, noyé dans l'alcool, a pondu sa dialectique en trois temps, l'Europe a rétrogradé de plusieurs millénaires (...).
"(...). Croyez-vous en Dieu ?
- Non.
- Moi non plus, je n'y crois pas. Et pourtant Son existence ne fait aucun doute, mais je ne vois pas l'utilité d'encombrer mon esprit avec cette idée. Vous fumez ?"

De l'amour pour toujours:
"On devrait se marier, ou quelque chose comme ça, me dit Lolita tout à trac. Nous aurions une vie simple. Le matin, nous chercherions des idées pour le repas. Le soir, après le dîner, nous regarderions la télé. Et tous les jours se ressembleraient jusqu'à ce que la mort nous sépare. Qu'est ce que tu en dis ?
- Je préfère mourir de suite. Je ne suis pas tenté par un suicide aussi lent.
- Il faut bien que l'on se tue d'une façon ou d'une autre. Quand on le fait lentement, cela paraît moins douloureux. Tu ne te rends même pas compte que tu es en train de disparaître."
(...)
"Et je te donnerai une myriade d'enfants. Un millier de petites fourmis qui se multiplieraient à leur tour. Les seuls à qui on puisse faire payer notre vie de misère, ce sont nos enfants - qu'ils fassent à leur tour l'expérience de toute cette folie."


Et un tsunami d'émotions :
A mon sens, c'est le seul sujet possible pour un véritable livre sur cette ville : ce que nous aurions pu devenir, si on ne nous avait pas obligé à être ce que nous sommes."

Voilà. Merci, Georges. Vous pouvez rallumer.

La vérité ? Je dors avec ce livre. Pas moyen de le reposer sur l'étagère. De toute façon, c'est le livre que même quand tu l'as fini, il est pas fini, il s'arrête jamais, il est dans ta tête. Ricardas m'a kanuk'é (comprenne qui lira)(mais pour une fois, je vous promets que ce n'est pas une métaphore anale)(quoique).

samedi 5 mars 2016

Pas dans le cul aujourd'hui (mais peut-être demain)

Etant donné que je me perds dans les 1300 pages de la tour de Uwe Tellkamp, et qu'on n'est pas rendu, je vous propose de faire une pause avec une très jolie lettre d'amour écrite par une poète tchèque et qui s'intitule Pas dans le cul aujourd'hui, titre dont je ne peux que tomber jalousement amoureuse, vous vous en doutez, très chers lecteurs fictifs.
La poétesse en question s'appelle Jana Cernà


et elle a pas rigolé tous les jours étant donné qu'elle vivait sous la dictature coco et qu'elle ne pouvait pas s'empêcher de faire ce qu'elle voulait (d'une façon générale, ça amène énormément de problèmes)(on se demande toujours pourquoi).

'Honza était un cygne blanc avec une aile blessée, mais avec des yeux splendides, grands, tristes et le coeur d'une poétesse maudite', ça, c'est son pote Bohumil Hrabal qui parle d'elle, nous confirmant ainsi qu'elle a pas rigolé tous les jours mais qu'elle avait du retour.

Et donc un soir, notre poétesse maudite rentre chez elle, n'arrive pas à dormir et décide donc d'écrire ce qui est en somme le plus long sexto du monde à son amoureux qui est aussi un célèbre philosophe qui emmerde le monde,lui aussi (en même temps, à l'époque en Tchéquoslovaquie, j'ai l'impression qu'on avait vite d'emmerder le monde)(c'est à ça qu'on reconnaît les dictatures : les gens se sentent tous emmerdés en permanence).

Son giga-sexto commence comme ça et de facto, je l'aime d'amour : 'Mon amour, mon amour, mon amour, alors c'est comme ça, en deux mots, à ce que je sache j'ai emprunté cette machine à écrire pour produire de quoi subvenir aux besoins des enfants, aux nôtres, bref à nos besoins à tous et me voilà installée devant une lettre d'amour -il y a quelque chose qui cloche quelque part- ou c'est peut-être le contraire et rien ne cloche, sauf que d'un autre côté je suis dans la merde, alors on a du mal à trancher.'

Et ensuite, elle défonce tout, ça te purge le neurone, c'est salutaire en ces temps malheureusement certains :

'Tout ce que j'ai fait dans ma vie et dont j'ai eu honte, je l'ai fait parce que c'était raisonnable. Non merci, sans façon, gardez-moi de la peste, du typhus et de l'esprit raisonnable. Le raisonnable, ce sont les affiches antialcooliques, la gestion d'Etat, les préservatifs et la télévision, c'est la poésie stérile qui sert la bonne cause; pour l'amour du ciel, épargnez-moi le raisonnable, j'ai assez de vitalité pour en supporter plus que n'importe qui d'autre, mais le raisonnable me ferait mourir en moins d'une semaine de la mort la plus triste qui soit, le raisonnable détruit en moi tout ce qui fait sens.'
'(comme il est d'ailleurs bizarre à quel point ce monde irrationnel s'appuie sur sa propre rationnalité)'

'(...) la philosophie érudite sied au terrain académique et aux cerveaux stériles de ceux qui cherchent en elle la justification de leur propre nullité. Quant à la poésie laborieuse, c'est une suante niaiserie destinée aux manuels de classe, propre à exciter les institutrices standardisées dont elle sert à adoucir la destinée, par ailleurs plutôt amère.'

Oui, cher lecteur fictif, nous retrouvons ici la douceur et le bon esprit, l'élégance et le quant-à-soi qui caractérisent notre rédaction. Continuons de ce pas léger à souligner la beauté cristalline de ce doux monde :

'Le diable seul sait pourquoi la plupart de ceux qui s'occupent à produire de la poésie s'imaginent qu'elle doit être utile à quelqu'un, qu'ils en arrivent à cette absurdité d'écrire pour des gens dont ils n'ont rien à faire et à qui ils ne payeraient même pas un petit rhum avec leurs honoraires, mais qu'ils veulent coûte que coûte gratifier de leur production.'

'(...). Car cette incapacité leur vient de leur inculture et c'est un cercle vicieux qui engendre d'autres abominations, comme par exemple cet arrogant sentiment de supériorité et de toute-puissance chez ceux qui s'imaginent qu'ils ont compris quelque chose. Le moindre crétin de base qui a échappé au métier de comptable salarié grâce à un concours de circonstances (et qui donc ne comptabilise pas pour le plus grand bien et le plus grand épanouissement de l'Etat juste parce qu'il est doté d'un fragment de circonvolution cérébrale lequel ne sert à rien, sinon à bourrer cette maxi-tête d'une quantité de connaissances en partie inutiles et en partie inutilisables par la tête en question), le moindre de ces imbéciles croit dur comme fer qu'il lui suffirait d'être aux commandes de la société pour en faire aussitôt "le meilleur des mondes.'

Y'a des littératures qui vous refrisent le cul, pas vrai ?

Et petite cerise sur le gâteau :
Le Conseil Régional du Nord et du Pas-de-Calais a apporté son soutien à la première impression de Pas dans le cul aujourd'hui

Quant aux sources des images, c'est toujours la même : http://miloserdie.tumblr.com/ (sauf celle de Honza que j'ai chopée sauvagement.

jeudi 14 mai 2015

Bang bang, he shot me down.

"Depuis le sommet du Pan de Azucar jusqu'au Picacho, avec leurs plumes noires, avec leurs âmes limpides, les charognards survolent la vallée et ils sont, dans l'état actuel des choses, la meilleure preuve que j'aie de l'existence de Dieu."

Na. Prends toi ça dans la goule. Fernando Vallejo, dans la Vierge des Tueurs est amoureux d'un sicaire (un jeune tueur à gages des Communes de Medellin) et ça cogne, ça bute, ça râle et c'est bien fait pour leur gueule. Et quand on perd tout ce qu'on aime, y'a plus qu'à gueuler. Et quand on a rien à aimer, y'a plus qu'à tirer. On vous a jamais dit que ça serait joli.
Fernando est furieux. On l'aura compris. On n'est pas chez Frederico. Y'a que des balles qui volent. Et même les oiseaux s'en prennent. Pour le reste, on patauge dans la boue noire de la misère urbaine.
Mais Fernando a la grâce des charognards. Il a l'âme limpide de ceux qui savent aimer. Fernando écrit chaque mot avec le coeur gonflé de trop de beauté dont personne ne veut, ça le rend fou.
Du coup, je me suis contentée de les suivre dans les rues de Medellin, lui et son insolent tueur (des yeux à se damner)(qu'il ne vaut mieux pas croiser d'ailleurs), j'avais trop peur de m'en prendre une, ça n'aurait pas raté, faut pas les faire chier, les deux amoureux. Et même sans les faire chier, on sait pas, des fois, une balle est si vite tirée. Mais bien planquée sous ma couette, en sioux, avec le râle obsédant de Fernando qui me rongeait le crâne, j'ai fait un sacré voyage. Un genre de shoot même qu'on en redemande. C'est balaud, pour une fois que je vous parlais d'un bouquin de moins de 300 pages... Et ben, quand c'est beau, c'est trop court. Mais j'ai vérifié, Fernando avait de quoi gueuler, y'en a d'autres.

Vous savez quoi m'offrir maintenant. Et s'ils ne sont pas traduits, vous savez ce qu'il vous reste à faire.
Sinon, je tire.



samedi 18 avril 2015

Le somptueux journal d'un officier de la Wehrmacht

De 1941 à 1945, je me suis promenée en compagnie d'Ernst Jünger dans le Paris occupé et sur le front Russe. C'était divin. Mais comme c'était il y a longtemps et que ça fait 775 pages et que j'en ai corné la moitié, ça m'a pris du temps pour revenir. Mais j'entends encore le bruit des bombes et des bouchons de Champagne. Et je m'endors encore en entendant la douce voix de mon capitaine allemand qui me raconte la chasse aux papillons : "Dans ce profond complexe d'enfers et de paradis, où l’œil ne parviendra pas davantage à démêler les détails heureux ou douloureux que s'il tentait de déchiffrer l'entrelacs chatoyant d'un îlot de forêt vierge, notre planète ouvre à l'esprit un spectacle d'un ordre fabuleux."
Voilà. Je vous présente Ernst. Il est à mi-chemin entre Visconti et Terence Malick. Il tombe en extase devant un pawlowia place des Ternes et en trois pages, il te retourne le cerveau, il te chavire le coeur et il te sert une verveine en réajustant son uniforme (ses bottes sont toujours impeccables).



Mais n'allez pas croire que je me pâme pour l'alter ego de Benoît 6, que nenni ! Ernst, c'est pas le dernier à la déconne et quand il finit son service et qu'on se retrouve en bonne compagnie à la Tour d'Argent (ben oui, faut savoir choisir ses amis en 1941), il s'en paye une bonne tranche, le filou.


 On commence doucement avec quelques anecdotes croustillantes, car, quand on y pense, "le puissant esprit de cabotinage (...) redonne un souffle artificiel à des temps révolus, à des cultures mortes, les amenant à se mouvoir tels des cadavres que l'on évoque". Vous savez ? C'est ce genre de type qui a toujours un truc pertinent à dire même quand on parle de Trierweiller. Mais passons au Bourgogne, je vous prie. Et surveillez ce que vous dites, parce que Ernst et sa répartie, ça canarde comme à Dresde : "Pour vivre, disait-il, il faut travailler, seuls les fainéants meurent jeunes. Je suis d'avis, quant à moi, que pour vivre vieux, il faut rester jeune". C'est là que la soirée bascule.

"L'heure du crépuscule – la nuit s'annonce comme une marée qui, presque imperceptible encore, envoie dans un murmure ses premières vagues en éclaireurs. Des êtres singuliers surgissent avec elle. C'est l'heure où les hiboux apprêtent leurs ailes et les lépreux vont dans les rues."


 "C'est que la souffrance, là, n'existe pas. C'est peut-être la vertu suprême de l'opium : stimuler la force créatrice propre à l'esprit, l'imagination, de telle sorte qu'elle édifie pour soi-seul des châteaux enchantés ; derrière leurs créneaux, on n'éprouve aucune frayeur à perdre les royaumes d'ici-bas, brumes et marécages. L'âme se crée à soi-même les degrés par où rentrer dans la mort." (tu fais tourner la pipe, Ernst ?)

"(…) l'attirance souvent irrésistible de l'alcool n'est pas due à la jouissance physique qu'il procure, mais à sa force mystique. Aussi n'est ce pas par dépravation que l'infortuné a recours à lui, mais parce qu'il a faim de puissance spirituelle. La boisson (...) le mène des lisières du réel jusqu'en son atelier profond. Pour nombre d'hommes, l'étroite zone où ils peuvent respirer un souffle de l'infini se situe aux limites de l'ivresse. Voilà pourquoi se trompent gravement ceux qui veulent combattre l'ivrognerie comme une sorte de gloutonnerie portant sur les liquides."


De même l'éther et le protoxyde d'azote sont mentionnés comme clefs ouvrant à une clairvoyance mystique." Ernst, on y va ? Le taxi est en bas.
Mais deux heures plus tard, c'est l'orgie au quartier général de Vincennes : 


"Comme l'air était criblé d'une pluie dense et tiède, et je voyais le fenouil dans une merveilleuse fraîcheur (en des réseaux d'une extrême finesse, comme en des veines d'émeraude, la sève verte circulait). La vie intime de la plante devenait visible. Ce furent peut être là les instants les plus sublimes en ce monde, plus comblants que l'étreinte de belles femmes (ceux où je me penchais sur un tel miracle de vie". (Ernst, arrête, ils te suivent pas, là, viens, on va se coucher)
Ernst, l'homme qui faisait l'amour aux fenouils. Viva la vida loca à la Wehrmacht. Oh ! Eh ! C'est facile de juger, j'aimerai bien vous y voir, vous, quand votre chef s'appelle Hitler (ou Kniébolo, peu importe) et qu'il a décidé de tout casser comme un gosse sous speed. Et c'est vrai qu'Ernst et moi, on est pas d'accord sur tout, loin s'en faut. Mais c'est pas le genre à détenir la vérité. Et puis, il sait bien, lui, qu'ils vont la perdre la guerre. Comme tout le monde. Parce qu'il sait bien, lui, qui va la gagner. Et y'a pas de quoi crier victoire...

"On voit, en pareille occasion, ce que les hommes peuvent contenir à l'état de germe : le tyran, par exemple, dans le petit comptable, le tueur en série dans le ridicule m'as-tu-vu. Le spectacle est rare étant donné qu'il faut des circonstances insolites pour que ces germes se développent. Chose étrange aussi, que de retrouver des ratés et des littérateurs, dont on se rappelle encore les confuses élucubrations nocturnes, à l'état de maîtres et de dominateurs, obéis avant même d'ouvrir la bouche. Parfois, les rêves qui sont justement les plus flous deviennent aussi la réalité. Du moins Sancho Pança, gouverneur de Barataria, ne se prenait-il pas au sérieux – c'est ce qui plaît en lui."


"La cruauté des temps modernes, disait-il, est unique dans la mesure où elle cesse de croire à quelque chose d'indestructible en l'homme, et veut, par conséquent, au contraire par exemple de l'Inquisition, l'effacer et le supprimer totalement et à jamais."

"Ce type d'homme est sans doute d'un nouveau genre, ou du moins il est nouveau par rapport au XIXème siècle. L'avantage qu'indubitablement ils possèdent est entièrement négatif, et consiste en ceci qu'ils ont rejeté plus tôt que la plupart des autres le bagage moral, et introduit dans la politique les lois de la technique mécanique. Mais cette avance est rattrapée – non point sans doute par l'homme moral, lequel leur est nécessairement inférieur pour ce qui est de l'usage effréné de la violence, mais bien par leurs pareils qui ont suivi leurs leçons. Le dernier des imbéciles finit par se dire : « Du moment qu'il prétend se moquer de tout, pourquoi exige-t-il qu'on le respecte, lui ? »
Voilà pourquoi c'est une erreur d'espérer que la religion et l'esprit religieux rétabliront l'ordre. Les manifestations zoologiques se situent sur le plan zoologique, et les démoniaques sur celui de la démonologie (autrement dit, le requin est saisi par la pieuvre, et le diable par Belzébuth)."

 Au sujet d'allemands qui ont tué 800 aliénés pour récupérer l'asile et en faire un laboratoire : "Un tel trait trahit bien la tendance du technicien à remplacer la morale par l'hygiène, de même qu'il remplace la vérité par la propagande."

"Les doctrines exclusivement économiques doivent nécessairement mener au cannibalisme."

S'ils écrivaient comme ça dans Le Monde, je m'intéresserais à l'actualité.

Avec Ernst, on n'a pas arrêté. On a rencontré Picasso, Braque et Cocteau (Céline aussi mais il n'en ressort pas grandi, je vous préviens). Il m'a raconté l'histoire du pet le plus funeste de l'histoire universelle.J'ai découvert quelle joie il y a parfois à tout perdre, comment régir face à la bêtise, la différence entre un Anglais et un Prussien, j'ai pris des cours de stylistique, j'ai trouvé un pitch de roman toutes les dix pages, j'ai appris l'histoire de la seconde guerre vue des coulisses allemandes, j'ai trouvé le titre de mon prochain roman ("Nostalgie de la distillation"). Et si vous le lisez, vous tomberez peut-être vous aussi sur votre plus belle phrase de tout l'univers, celle qui vous fera presque vomir d'émotions à chaque, mais à chaque fois que vous la lirez (et vous ne saurez jamais pourquoi) :

"Il faut bien savoir ce que le monde peut offrir, pour ne pas capituler à la légère."


Et ça tombe bien, parce que les journaux parisiens de Ernst Jünger, c'est le monde en 700 pages d'une beauté à pleurer.

PS : Toutes les images viennent de là : http://miloserdie.tumblr.com/ (parce qu'Internet sans la Russie, c'est comme Hitler sans Stalingrad, ça serait moins rigolo)

dimanche 25 janvier 2015

"Pourtant la manière dont nous ratons notre vie, c'est notre vie" Randall Jarrell

(Randall, je connaissais pas, il a l'air cool, c'est un poète du sud des Etats-Unis et il était dépressif, tout ce qu'on aime au blog. Cette phrase est en exergue de "Les cent derniers jours" de Patrick McGuinness dont on cause ici)(et non Patrick McMurphy comme j'ai dit précédemment... Woa woa woa ! C'est bon, hein! C'est jamais tout que des stout de pub irlandais au final).

Après Belfast, je vous emmène à Bucarest. On ne parlera pas de l'auteur, j'y peux rien, y'a des livres où je papote avec l'auteur et y'a des livres où il est pas là, je ne sais pas, c'est peut-être ça la question du style. Mais j'ai quand même envie de parler de ce bouquin : il y a vraiment une façon de raconter la vie en Roumanie à ce moment-là qui m'a accrochée. En lisant ce bouquin, j'essayais d'écrire sur mon travail, l'ambiance, les chefs, le ridicule de tout un tas de situations et ce livre me donnait un angle vraiment rigolo, or c'est vraiment dur de rigoler avec le médiocre et l'ennui.
Je ne suis pas en train de dire que la Roumanie à l'époque, c'était le cirque Zavatta, ni que ma vie est celle d'un ouvrier au temps de Ceausescu, je dis juste qu'une histoire éclaire toujours sous un certain angle une autre histoire.

C'est qu'il y a une part tellement forte de ridicule dans la mise en scène du pouvoir, je ne m'en lasse pas : ça commence par ces voitures aux vitres teintées qui traversent la ville à toute allure jusqu'à ces vastes rassemblements forcés où tout le monde doit rester debout à faire mine d'écouter les discours les plus ennuyeux de l'univers. On est entre le rire et les larmes, parce que derrière l'absurde et l'abrutissement, il y a l'abus et la souffrance. Voilà. Il est donc ici question de pouvoir arbitraire, de totalitarisme et de ce que c'est que de vivre en-dessous :"Oui, mon enfance avait été une bonne préparation au totalitarisme : apprendre à savourer les petites permissions, à ne pas attiser l'esprit de revanche ni l'amertume paternelle. Ce n'est pas tout le monde qui choisit la Roumanie de Ceausescu pour faire sa première expérience de la liberté."

A propos de la surveillance permanente : Patrick raconte qu'après avoir réalisé qu'il était sur écoute, suivi dans la rue (comme quasiment tout le monde à cette époque), il s'est mis à se surveiller lui même, en train de se faire un café, de prendre sa douche, etc. "La surveillance a cet effet : on cesse d'être soi pour vivre à côté de soi. La nature humaine ne peut être changée, mais on peut l'amener à un degré de conscience qui la dénature. Ainsi, je projetais sur la rue indifférente le sentiment de culpabilité et de dissimulation qui m'avait soudain envahi."

A propos de la persécution : "La première loi d'une bonne purge, c'est qu'elle doit être aléatoire; la deuxième c'est qu'elle doit aboutir à une promotion qui dresse les prétendants les uns contre les autres pour qu'ils ne se retournent pas contre le système; la troisième c'est que les gens doivent user plus d'énergie à tenter de comprendre la raison d'une éviction qu'à protester contre son injustice.
A propos de la propagande : "s'ils y croyaient, ils seraient idiots, mais au moins ils croiraient à quelque chose. Leur capacité à croire serait toujours là, toujours utilisée, pas en train de crever, bouffée par l'ironie et le cynisme."


A propos de la dépression qui s'immisce en chacun : "On vous donnait la solitude à la place de la vie privée, la foule au lieu de la communauté, la reproduction en guise de sexualité."
A propos des dictateurs et de leur entourage : Ceausescu était entouré de brutes, de frustrés, de fascistes persécuteurs de Juifs, etc. "On prétend que l'Histoire fait les gens qui font l'Histoire... viendra l'heure, viendra l'homme, et toutes ces conneries. Tu parles. L'Histoire rampe sur le ventre et chope des parasites..."

A propos de l'idéologie/la justification : "Selon Marx, l'Histoire est une grande force animée par la logique et la nécessité, à laquelle on peut se préparer et que l'on peut enfourcher, mais que l'on ne peut précipiter. [...] Comme la religion qui autrefois promettait compensation et récompense dans l'au-delà, le marxisme nous offrait un perpétuel prélude en guise de vie. Il était courant d'invoquer le long terme ici [...] mais l'Histoire n'avait pas de plan à long terme pour ces gens-là. Elle n'était pas en train de résoudre ses noeuds dialectiques sur plusieurs générations afin de parfaire les conditions de son accomplissement. C'était l'Histoire-chronomètre : on l'entendait dans leur dos, qui mesurait le temps qu'il leur restait."
(éclairant, non ?)

Il y a un personnage qui prend vraiment de la matière et de la présence, c'est Léo, splendide mondain alcoolique, roi de l'embrouille un tantinet misanthrope et dépressif, mais acharné désespéré et drôlissime, bref, ma came. Apparemment, il avait été beau et promis au plus bel avenir mais "Rien à voir avec le Leo dont les traits fondaient et s'estompaient, les joues flasques et l'air décadent, tantôt fin gourmet et amateur de bons vins, tantôt dépravé qui avalait le jus de caniveau cul sec : le Leo d'aujourd'hui dont la vie n'était que péripéties secondaires, sans intrigue principale." Ce qui m'amène à réaliser deux choses : ce qui fait un bon personnage et le fait que, personnellement, dans la vraie vie comme dans la fiction, je trouve les intrigues secondaires beaucoup plus captivantes que la principale (Bisous les séries).
Mais continuons sur Léo (c'est avec lui évidemment que j'ai envie de m'arsouiller le groin) : "Pour Leo, le plus grand crime que l'on puisse commettre en société était de l'entraîner dans une discussion sérieuse".

Leo a aussi ce truc unique : il est adepte d'animisme urbain. Tout ce que Ceausescu a pu détruire dans la ville est documenté par Leo, il y sent des présences, il parcourt la ville avec des plans qui datent de plusieurs décennies (c'est avec lui évidemment que j'ai envie de faire du vaudou).

Enfin, au sujet de l'inaction, thème qui nous émeut toujours beaucoup ici au blog, ces lignes proprement scandaleuses (d'autant plus qu'elles sortent de la bouche d'un diplomate)(hihi) : "Jeune homme, il y a deux sortes de problèmes diplomatiques : les petits et les grands. Les petits se résoudront d'eux-mêmes et vous n'aurez aucune prise sur les grands. Les réelles difficultés qu'il vous faudra surmonter viendront de la tentation d'agir. Il s'agira d'y résister noblement : c'est ainsi que vous ferez vos preuves." et celle-ci : "Mais mes erreurs m'apprenaient seulement à en commettre d'autres en connaissance de cause. Chez moi, la prise de conscience n'était jamais qu'une inertie lucide."


Pour les images, bisous et crédits à http://www.imposetonanonymat.com/ (attention, âmes sensibles, je vous aurai prévenues) et à http://fl4nders.tumblr.com/

samedi 13 décembre 2014

L'amant de Lady Chatterley, DH Lawrence (dit DH)

Pour compenser la belle gueule irlandaise, je vous propose aujourd'hui de parler d'un anglais pédé et mort, ça nous calmera les muqueuses à tous (bon, en vrai, il était pas vraiment ou bien un peu pédé, ou moitié moitié, un genre de bi, un peu comme Virginia Woolf, qui était un peu pédé aussi mais pas que). Je parle ici du sosie de Lambert Wilson, j'ai nommé DH Lawrence.

Nous retrouvons ici cette délicieuse coutume anglaise qui consiste à appeler les gens par la première lettre de leur prénom (oui, et dans Gossip Girl aussi, xoxo). Pour ne pas le contrarier, nous l'appellerons donc DH et il nous appellera AL, on va pas faire de manière et puis c'est l'heure du thé (ah oui, parce que DH, c'est pas un qui carbure à la picole, à peine un petit fond de Sherry Brandy le soir après le dîner). Nous citerons principalement le bouquin sus-dit. On a su lire Fils et Amants mais on n'a pas corné à l'époque, on va pas se le refaire (sa mère risquerait de tirer la gueule).

Alors, DH, ce qui lui plaît most of all, c'est la nature, les myosotis dans les poils de couilles, la rosée du matin, les gros culs et l'explosion spontanée du bourgeon au printemps. Perso, je vais le mettre dans la même case que Tolkien (parce que je refais l'histoire de la littérature anglaise si ça me chante), à cause que pour lui aussi, l'industrie, le monde moderne et tout le pataquès du progrès scientifique, c'est grave Mordor (mais si, le borgne en forme de montagne qui fume tellement qu'il parle comme Amanda Lear). Sinon, aussi, il était pote avec Aldous Huxley (ils s'échangeaient leur marque de brillantine en se promenant dans le parc après le déjeûner), le type du Meilleur des Mondes (mais si, avec les gonzesses qui sont toutes pneumatiques) alors vraiment, l'industrie, le capital et les communistes, ça lui fout la haine. Et moi, dès qu'on casse du chantre de la productivité, je clap clap clap.
DH, il préfère faire l'amour dans les bruyères devant des poussins. Il pense que y'a un moment, faut arrêter de penser car à trop causer, on finit par dire des conneries, alors que se mettre des gens dans le cul, sûr que ça peut pas être une connerie. Y'a pas à avoir mauvaise conscience parce qu'"il savait que la conscience n'est, le plus souvent, que la peur de la société ou la peur de soi-même."

D'ailleurs, et là, moi je le recolle à côté de Tolkien au fond à gauche, il a un peu ce truc de divinité païenne, JRR, il aimait bien les vieilles histoires et les vieux dieux qui se tapaient les vieilles déesses, ou les elfes, c'est pareil franchement, et DH, lui, il est pas loin de se prosterner devant le dieu zizi (qu'il appelle Phallos ou pour les intimes Sir John Thomas)(la chatte, elle, c'est direct Lady Jane, elle a pas droit à un nom de scène en latin). Bon, et comme vous le savez, au blog, les multi déistes, on kiffe.
Quotons : "Non, mon coeur est aussi inerte qu'une pomme de terre, mon pénis pend et ne lève jamais la tête, j'aimerais mieux le couper net que de dire "merde" devant ma mère ou ma tante, qui sont de vraies dames, remarquez le bien; et je ne suis pas réellement intelligent. Je ne suis qu'un adepte de la vie mentale. [...] Le pénis lève la tête et dit bonjour à toute personne vraiment intelligente. Renoir disait qu'il peignait des tableaux avec son pénis; et c'était vrai, et quels tableaux ! Je voudrais bien faire quelque chose avec le mien." (plutôt bidonnant, DH, pour un type qui boit que du thé, non ?)

Et pour ceux qui seraient curieux d'en savoir plus, ça voudrait dire que Renoir, il sait faire ça avec son zguègue :



Alors, les féministes à l'époque ne seront pas d'accord avec nous, mais comme on ne cherche pas à avoir raison au blog, c'est pas grave, toujours est-il qu'on trouve que DH, il sait faire dire des trucs aux gonzesses, je veux dire, pour un type de son époque, c'est tout de même grande classe, on en connaît dans les hémicycles qui sauraient en prendre de la graine, et ils sont pas encore morts, eux. Juste un quote pour illustrer : "Je veux dire que, sauf par vous, je ne suis absolument rien. Je vis pour vous et pour votre avenir. Je ne suis rien par moi-même.' Constance l'écoutait, avec toujours plus de contrariété et de répulsion. Ce qu'il disait était une des abominables demi-vérités qui empoisonnent l'existence humaine. Un homme dans son bon sens pourrait-il dire de telles choses à une femme ? [...] Quel homme doué d'une parcelle d'honneur mettrait sur le dos d'une femme cet abominable fardeau de responsabilité, et la laisserait là, dans le vide ?" (Merci DH)


On l'aime bien aussi quand, dans la préface, il se fout de la gueule de Jonathan Swift (Gulliver et les minipousses, tu sais ?) qui dans un poème désespéré à propos de sa meuf Celia, réalisait dans un spasme d'horreur qu'elle chiait. Alors, ça, DH, ça le fait s'écrouler de rire très fort.

D'ailleurs, là, je vais vous citer son essai Pornographie et Obscénité, parce que ce passage à propos de la censure du cul, il fait du bien comme un bon gros caca, vous allez voir :
"Nous nageons, je le répète, en pleine idiotie. Si le mensonge de la pureté et du ce-que-vous-savez dure encore un peu, la masse de la société deviendra idiote pour de bon : idiote et dangereuse sur ce sujet. Car le public n'est jamais constitué que d'individus. Chaque individu est pourvu d'un sexe, est rivé à son sexe. Si, à force de pureté et de vilains petits secrets, on condamne chaque individu à la masturbation et à l'auto-enfermement, et si on le maintient dans cet état, on produira une société d'idiotie généralisée. Car la masturbation et l'auto-enfermement produisent des idiots. Peut-être quand nous serons tous idiots, ne nous en apercevrons-nous plus."

Et quand il est colère, DH, il sait bien insulter les gens (et ça lui est arrivé pas mal, vu que les censeurs lui ont bien cassé les nouilles). Comme on vous l'a déjà dit, au blog, on trouve que la littérature sert à défoncer la gueule des casse-nouilles aussi, je quote : "Comme pour beaucoup d'insensés, on pouvait mesurer sa démence au nombre de choses dont il n'était pas conscient, aux grands espaces désertiques de sa conscience" (dans ta face, Clifford !). Et puis, il a des éclairs de génie :"La noblesse partait pour des lieux plus plaisants où elle pouvait dépenser son argent sans voir d'où lui venait cet argent." Et aussi, des fois, je sais pas, c'est comme des montées de théine, il s'emballe, à un moment par exemple, il se met à souhaiter que tous les hommes s'habillent en collant rouge avec une veste blanche qui y laisserait voir le cul. Même qu'il pense qu'à partir de là, les femmes pourront bien s'habiller comme elles veulent...

...

Je vous laisse finir la théière, David Herbert ?



mardi 9 décembre 2014

EUREKA STREET, de Robert McLiam Wilson (alias Bob)

Salut. On va faire un tour à Belfast ? Je te préviens, tu y poses un pied et 545 pages plus tard, tu veux plus jamais partir. C'est que ce bon vieux Bob, c'est un sorcier de pub, faut se méfier. Il commence tranquillou en contemplant son chat dans la lumière matinale : "J'ai cligné des yeux devant tous les oiseaux de Belfast dans l'immense ciel de Belfast. De l'autre côté de Lisburn Road, une minuscule femme de ménage a lancé quelques ordures par la porte du restaurant indien huppé. Une bande de chats a jailli de nulle part pour se mettre à table. J'ai reconnu le mien, il se défendait très bien face à ses congénères. C'était le gros sans testicules. J'ai songé à l'appeler pour son petit déjeûner, mais j'ai décidé de ne pas le déranger. Je n'aimais pas particulièrement mon chat. Il jouait un peu trop les putes."

(oh merde, je viens de chercher une photo de lui et au lieu de la salle vieille gueule de poivrot irlandais à laquelle je m'attendais, je tombe sur ça :
C'est quoi ce souk ? Si les bons écrivains au lieu d'être vieux, moches et morts, se mettent à avoir une belle gueule, je fais comment moi ??? Ah non. Mince. Même Levi-Strauss, il l'a dit, faut respecter les tabous ! On rêve pas de se taper un grand écrivain, voyons ! Foutue société de l'image...Y'a pas que du bon dans Intercannette... Je suis déçue, déçue, déçue... Et encore, je vous ai pas mis les plus belles... Enfoiré. Il vieillit même bien.)(bon, reprenons)(je vais ignorer cette information).


Une fois la balade dans Belfast achevée (qu'est ce que vous croyez ?)(que je vais vous refiler ses adresses ?)(c'est pas un blog style life ici), on est allé au pub et il a commencé à me présenter tout un tas de gens et en matière de présentation, Bob, il maîtrise, une vraie machine à faire payer des tournées.
Le père de Chuckie, d'abord (pour Chuckie, faudra lire le livre, c'est un type complexe, il a besoin de volume)(mais quelqu'un d'extrêmement important, attention) : "Pendant deux longues années, il refusa d'épouser la mère de Chuckie, dont il planta alors la graine. Il finit par l'épouser le jour du premier anniversaire de son fils. Ensuite, fatigué de l'opprobre des Lurgan et finalement exaspéré par la collection des portraits de pop stars années soixante de son épouse, il prit la poudre d'escampette, laissant derrière lui l'impression tenace qu'à défaut de se suicider il était parti pour l'Idaho." Voilà pour les absents.
Ensuite, il y a Max, la copine de Chuckie (je vous l'ai dit, c'est quelqu'un d'important) : "Grande mais dotée de tout ce qu'il fallait, elle arborait la saine chevelure des Américaines et ces dents yankees qui scintillent comme des bijoux. En la regardant, on comprenait comment on aurait dû vivre." (si tu comprends pas, c'est que t'as jamais vu d'Américains de la télé ni de publicités. Et c'est pas possible)(ou alors tu es mort depuis longtemps mais alors qu'est ce que tu fous ici ???). Grâce à Max, vous découvrirez la notion de rixe de pub post-moderne (ah oui, faut savoir que boire des bières avec Bob, ça finit en baston, c'est un rituel)(faut partir tant qu'il fait encore mine d'être content de son sort, après c'est foutu).
En parlant de Max, sa mère, elle paye aussi : "Mme Paxmeir était un fac-similé très approximatif de sa fille. Maigre et diaphane comme une feuille de papier à cigarette, elle arborait un sourire crispé par les coups de soleil et ses réticences. Malgré ses airs de dragon, Chuckie se trouva subjugué par son chic de présentatrice télé. On aurait juré que cette femme n'allait jamais aux toilettes." Alors, oui, c'est vrai, Bob, dès qu'il s'agit de l'Amérique et des Américains, il a la verve qui se dresse et qui cingle, pas désagréable. Sa description de New York avec tous ces gens qui singent les personnages des films comme un monde fictif inversé, c'est splendide, de grands enfants à qui on peut alors tout vendre.



Moi, j'veux qu'on m'en raconte encore des comme ça !
C'est un peu le problème de Bob d'ailleurs, comme il dit : "L'aura d'échec et de célibat que je dégageais provoquait ou encourageait peut-être leurs confidences. Mais il y a de quoi s'inquiéter quand trop de gens vous apprécient. L'affection des masses n'est pas toujours bon signe."
Il est pas prêt pour la télé-réalité, Bob, on serait tenter de chercher partout même pourquoi il n'a plus écrit de tel chef d'oeuvre. Mais faut pas se gâcher le plaisir, faut reprendre une pinte de Stout et tendre l'oreille parce que là, on va parler du monde extérieur, et on va pas se faire chier, Bob c'est pas Jean-Pierre Pernaut, attention :
"Faire des achats est la seule activité qui vous permette d'oublier que vous n'êtes pas en mesure de faire des achats." ça, c'est pour la rubrique économie. Passons à la politique.
"Oui, ai-je répondu à voix basse. J'ai un vrai problème avec la politique. J'ai étudié ce truc là. La politique, c'est comme les antibiotiques : un agent susceptible de tuer ou de blesser des organismes vivants. J'ai un gros problème avec ça."Je lui fais un bisou (7 en réalité) et je lui paye la prochaine tournée.



"La semaine précédente, Ronnie avait déclaré à Rajinder que pour lui les Noirs se ressemblaient tous. Le sourire de Rajinder avait été bien pâle. Je crois qu'il avait déjà entendu ce genre de remarque. Ce fut un moment affreux; néanmoins, pour être honnête avec Ronnie, j'ai dû reconnaître qu'à mes yeux aussi les Noirs se ressemblaient tous. Mais à dire vrai, les Blancs aussi se ressemblaient tous pour moi. A mes yeux, nous avions tous l'air plutôt moches." J'ai décidé que je dirai plus rien là-dessus, je laisse ceux qui écrivent des livres en causer, ils savent, ils sont capables, eux. La preuve : "De manière assez intéressante, les durs à cuire protestants / catholiques adoraient flanquer des raclées mémorables et routinières aux catholiques / protestants, même si ces catholiques / protestants ne croyaient pas en Dieu et avaient solennellement renconcé à leur ancienne foi. Il n'était pas sans intérêt de se demander ce qu'un bigot d'une confession donnée pouvait reprocher à un athée né dans une autre confession. Voilà ce qui me plaisait dans la haine version Belfast. Il s'agissait d'une haine pataude, capable de survivre confortablement en se nourrissant de souvenirs de choses qui n'ont jamais existé." Ma main à couper que y'a d'autres endroits où ça ressembleraient aussi à ça.
Mais, attention, il s'agit de Bob, et on va pas passer à côté des chaumières sans s'arrêter :
"La somptueuse et paresseuse majorité du monde ne se fera jamais couillonner à écrire quoi que ce soit nulle part et, de toute façon, elle ne saurait pas quoi écrire. Son esprit permissif, clément, hétérogène, changerait d'avis à mi-chemin." (on dirait moi...)
Et ensuite, Bob, il vous assène son coup de grâce, mais vous savez, LA grâce, il se dévoile en grand shaman de la pinte, beau, si beau :
"En effet, alors que vous regardez à la lisière de votre champ visuel éclairé, vous apercevez les immeubles et les rues où cent mille, un million, dix millions d'histoires sombres, aussi vivaces et complexes que la vôtre, résident. Le divin ne va jamais plus loin que ça."

Après ça, il faut régler la note et partir. Il va pas tarder à cogner.